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Interview du fondateur du Petit Robert sur l’écriture inclusive

C’est promis, après on en parle plus, parce que ça suffit ! Mais cette interview est tellement intéressante, pleine de bon sens, que je ne peux résister.

Alain REY – Je pense que c’est raisonnable (l’intervention d’Edouard Philippe). Car l’écriture inclusive est une réponse très partielle, qui est de nature à troubler les enfants alors même que ceux-ci ont du mal à maîtriser l’orthographe traditionnelle. Ce problème de la représentation de l’égalité homme-femme à l’intérieur de la langue est réel et important. La langue est évidemment machiste. Elle représente mille ans d’expériences collectives, beaucoup de choses sont inscrites dedans, dont l’absence de neutre en français, que le masculin a tenté de remplacer. Mais, ce n’est pas en ajoutant des points et des terminaisons féminines à tous les masculins que l’on va arranger les choses.

Pourquoi l’écriture inclusive ne peut pas fonctionner en français? On a complètement confondu, me semble-t-il, les «signes» et les «choses». Le masculin et le féminin dans la grammaire française ne sont pas liés à l’espèce humaine. Ils sont complètement arbitraires concernant les choses. On dit ainsi: un fauteuil, une chaise, etc. Idem concernant les noms d’animaux. On dit une girafe et pourtant on pense au mâle. Comme on croit que le crapaud est le mari de la grenouille. Or, ce sont deux espèces différentes. «L’affaire de l’écriture inclusive est une tempête dans un verre d’eau. Dans six mois, plus personne n’en parlera…» Si la représentation du réel par la langue est en partie pertinente, car elle nous permet de nous exprimer, cette dernière demeure en partie fautive. Mais l’arbitraire de la langue est une donnée première contre laquelle on ne peut absolument rien! Vouloir injecter un débat sur l’égalité des sexes dans la langue est donc voué à l’échec? Il y a dans les signes deux catégories qui ne sont pas du tout le masculin ou le féminin. On trouve un genre marqué (le féminin) et un genre non marqué (le masculin). Quand la forme est régulière, on ajoute un «e» après le nom ou une terminaison au mot le plus simple. C’est exactement la même chose pour le singulier et le pluriel. Or, on ne va pas faire une écriture inclusive pour débattre du fait qu’en français il n’y ait pas, comme en grec, de duel. En grec, il y a un genre qui permet de différencier le «un», le «deux» et ce qu’il y a «au-dessus de deux». En français, cela n’existe pas. On a le «un» ou le «pluriel». On pourrait très bien dire, idéologiquement, que c’est insuffisant et qu’il faudrait ainsi avoir un genre supplémentaire. Mais ce n’est pas possible! Agir sur le féminin, dans les apparences, comme le fait l’écriture inclusive, c’est exactement la même chose que vouloir modifier les règles du pluriel en français. Ce n’est donc pas la peine de s’agiter. Imposer un changement brutalement dans la langue n’a aucun sens. C’est voué à l’échec. On le constate d’ailleurs au Canada.

L’affaire de l’écriture inclusive est une tempête dans un verre d’eau. Dans six mois, plus personne n’en parlera… «L’idée de l’écriture inclusive peut être généreuse. On peut la défendre, mais ce n’est pas un bon point d’application» L’écriture inclusive va-t-elle mourir d’elle-même? Elle est une surréaction, certes compréhensive idéologiquement et moralement, mais à côté de la plaque. Elle est inutile, ne serait-ce que parce qu’elle ne peut pas se représenter à l’oral. Un texte en écriture inclusive ne peut pas se parler. C’est donc une complication ridicule et inutile sur un système qui est déjà, pour des raisons historiques, terriblement compliqué. Cette écriture méconnaît la réalité des choses.

On ne va pas aller saccager 1000 ans d’histoire au nom de quelques années de réflexion idéologique par un usage imposé par une toute petite minorité! Ça ne marchera pas. Mais je ne dis pas que je suis contre. Que faudrait-il alors proposer pour donner davantage de visibilité au féminin dans la langue? L’idée de l’écriture inclusive peut être généreuse. On peut la défendre, mais ce n’est pas un bon point d’application. Ce n’est pas comme ça qu’il fallait procéder. Je serais ainsi, pour ma part, plus favorable à l’accord de proximité dans lequel on accorde au masculin ou au féminin suivant que le dernier mot est masculin ou féminin. C’est une règle formelle. Elle peut donc fonctionner, mais ça serait une complication supplémentaire pour l’écriture et cela ferait deux normes au lieu d’une! Ainsi, même pour des choses pour lesquelles je serais idéologiquement d’accord, je ne peux pas accepter de les pratiquer sans précaution, sans étude préalable ou sans classe expérimentale. «Il faut d’abord s’occuper de la mentalité collective» Nombre de féministes estiment pourtant que la langue française a beaucoup bougé et qu’elle peut encore le faire aujourd’hui… Certes, la langue française a bougé et elle peut encore le faire aujourd’hui, mais pas n’importe comment! Et encore moins par la décision arbitraire d’une minorité. Elle ne bougera que par le consensus des francophones. Il faudra qu’il y ait une unité de réactions. Et on voit déjà que ce n’est déjà pas le cas avec les différences qui existent par exemple dans la féminisation des noms entre le Québec, qui est très avancé dans ce domaine, et le français d’Europe qui est pour sa part très réticent, car attaché à une certaine tradition. Certaines maisons d’édition n’ont pas attendu ce consensus pour publier des livres en écriture inclusive… Vous savez, en Allemagne, il y a eu une réforme de l’orthographe sur les mots composés très complexes. On voulait que les enfants soient immédiatement capables de voir comment étaient faits les mots composés. Et le résultat on le connaît. Il y a eu la mise au pilon de millions de manuels scolaires. Il risque de se passer quelque chose de moins grave sans doute ici en France, mais tout de même, de très ennuyeux si l’on rendait la pratique de l’écriture inclusive officielle. Donc, à mon sens, les réactions politiques sont pour une fois raisonnables et réservées. Vous savez, on n’agit pas sur les idées en agissant sur la langue. Je pense que, comme Frédéric Vitoux, il faut d’abord s’occuper de la mentalité collective. Il faut commencer changer notre manière de penser. Quand cette dernière aura changé, on pourra alors, peut-être, envisager de changer les manières d’expression. Faire ça à l’envers, c’est ridicule.

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