Études littéraires

Montaigne à sauts et à gambades

Marie de Gournay

La postérité nous a transmis l’image d’un Montaigne, retiré dans sa bibliothèque sous des poutres gravées d’expressions latines. Avant 1572, date à laquelle il commence à rédiger les Essais il a mené une carrière de magistrat,  a exercé des responsabilités, a été proche du pouvoir, et ce faisant, a réfléchi sur le monde et sur les comportements humains. En tant qu’humaniste, féru de langues anciennes, il a embrassé toutes les connaissances de son époque et les a partagées dans son œuvre parue en 1580.

Dans la préface de l’édition posthume de 1595, Marie de Gournay, qui avait travaillé à ses côtés, et héritière de ses études, a écrit «Les autres enseignent la sapience, il désenseigne la sottise». Elle insiste dans ce jugement sur son rôle d’éveilleur des consciences, de pédagogue éclairé auprès de ses lecteurs dans une lutte constante contre les idées reçues fort répandues à son époque. Dans les chapitres « Des Cannibales » et « des Coches » cette lutte est particulièrement ciblée.

Aurait-il pour autant donné moins d’importance à l’enseignement des connaissances et des valeurs humanistes qu’elles apportent ? Ne semblent-elles pas complémentaires ?

Après avoir envisagé comment et sur quels points précis Montaigne a engagé sa lutte contre les erreurs de jugement,  nous verrons qu’en véritable humaniste il embrasse les connaissances de son temps et donne à ses lecteurs une leçon de sagesse et de science.

Quelle est la méthode de Montaigne pour mener cette lutte contre les erreurs de jugement, sinon l’expérience, la foi dans le bon sens et la nécessité de relativiser nos coutumes?

D’abord, il s’appuie sur ses connaissances empiriques : les dires de son serviteur qui a vécu dix ans dans le Nouveau Monde, là où se trouvait Villegagnon, installant une colonie protestante. Il fonde son jugement sur son entrevue avec les Indiens à Rouen, son expérience avec le truchement (traducteur). Il a même goûté une certaine matière blanche, dont les Indiens usent à la place du pain et a trouvé ce mets doux et un peu fade. Il s’appuie aussi sur l’Histoire générale des Indes de Lopez de Gomara, secrétaire de Cortès, publiée en 1552 et son Histoire de Cortés. Cet ouvrage donne des détails précis sur le mode de vie des indigènes, se rendant directement crédible. Il a lu aussi d’autres récits de voyageurs dans le Nouveau Monde, peut-être l’Histoire d’un voyage fait en la terre de Brésil de Jean de Léry publié en 1578. Tous des auteurs qui ont vu et vécu sur place. Il s’appuie encore sur son expérience personnelle, quand il réfléchit sur la cause  du mal de mer , au début des Coches. Il rejette l’explication de Plutarque, qu’il admire beaucoup pourtant, qui justifie les nausées par la peur et préfère se référer à ce qu’il a éprouvé lui-même n’étant pas sujet à la peur. S’appuyer sur ses propres expériences ou celles de gens fiables ne peut être que profitable et on doit pour cela aussi faire confiance au bon sens naturel.

Montaigne va jusqu’à rendre hommage paradoxalement à une certaine forme d’ignorance, préférable à toute connaissance imposée. Les gens simples ne modifient pas l’apparence des choses, comme par exemple son serviteur, ou les Indiens qui jugent avec leur bon sens, comme en témoignent leurs réponses lors de l’entrevue à Rouen, aux questions concernant leur ressenti devant des gens nobles et âgés qui obéissent à un enfant, le roi de France âgé de 12 ans. L’auteur considère que les fines gens remarquent plus de choses mais ils les glosent, ils ont tendance à enjoliver, à grossir, à dénaturer et il écrit Je voudrais que chacun écrivit ce qu’il sait et autant qu’il en sait. Et plus loin : De ce vice sourdent plusieurs grandes incommodités. Non seulement il faut nous méfier des fioritures et exagérations qui finissent par travestir les récits, mais il faut nous libérer de nos habitudes de vie et de pensée qui faussent notre jugement.

Ainsi, il est indispensable de relativiser nos coutumes et nos mœurs  qui obscurcissent notre vue et nous font tout mesurer et juger par rapport à elles. Elles sont notre seul miroir de la vérité et de la raison  que l’exemple et l’idée des opinions et usances du pays où nous sommes. Là est toujours la parfaite religion, la parfaite police. En Europe, au seizième siècle, siècle de la Renaissance, dans la belle société, on aime à voir et être vu. L’ingéniosité des architectes a même inventé dans la première moitié du siècle l’escalier à double révolution dans les châteaux de la Loire, ainsi ceux qui le montent peuvent admirer ceux qui le descendent dans leurs beaux et volumineux atours. Sans doute en va t-il autrement à l’autre bout du monde dans des contrées au climat chaud où il n’est pas utile de se couvrir de soie et de fourrure. Et où peut-être la coutume ne nécessite pas de plonger dans une révérence pour saluer un personnage important, alors qu’on peut se dire bonjour en se frottant  simplement le nez. 

En somme, pour Montaigne, il faut être ouvert, curieux, avec un regard neuf, et apprendre à réfléchir. Les connaissances acquises ouvrent l’esprit et on ne doit rien retenir que l’on n’ait pu essayer de peser, comme le donne l’étymologie du mot essai : exagium, qui signifie pesée exacte, épreuve puis examen. Grâce à cette méthode mise en pratique, quelles sont les grandes erreurs de jugement auxquelles l’auteur s’est attaqué, en particulier au moment où l’Europe découvrait les habitants du Nouveau Monde ? 

Montaigne applique sa méthode pour apprécier le plus justement possible tout ce qui est inconnu. Les Européens viennent de découvrir un Nouveau Monde et ses habitants qui ne manquent pas d’intriguer et qu’ils jugent hâtivement. L’auteur va réfuter leurs opinions préconçues, en premier lieu  sur leur dénomination de sauvages, puis sur leur religion païenne assortie de leur morale et enfin sur leur cruauté.

Pour Montaigne, les mots de toute langue n’ont qu’une valeur de convention, mais le mot sauvage vient du latin silvaticus qui signifie produit de la forêt. L’étymologie relie les Amérindiens à leur vie au sein de la nature, ils sont naturels, comme les fruits que nature, de soi et de son progrès a produits. Les Amérindiens vivent en harmonie avec elle qui est leur providence, puisqu’elle leur procure tout ce dont ils ont besoin : de quoi se nourrir et s’abriter dans une contrée bien tempérée. Il écrit que leurs bâtiments sont étoffés d’écorces de grands arbres, tenant à terre par un bout et se soutenant et appuyant l’un contre l’autre par le faîte à la mode d’aucunes de nos granges. Ils ont des matières premières en abondance, leur bois dur qui leur sert à fabriquer des armes et un gril pour cuire leur viande. Leurs lits sont faits d’un tissu de coton, suspendus contre le toit. Ils peuvent donc vivre de la  cueillette et de la chasse dans un Éden sans cesse renouvelé. Les Indiens sont primitifs et n’ont pas consacré leur inventivité à l’art ? Notre jugement est faussé par nos références européennes et notre propension à vouloir maîtriser la Nature et à lui préférer l’artifice. L’auteur pense que nous ne pourrons jamais égaler la nature dont les merveilles sont si complexes, et que tous nos efforts ne peuvent seulement arriver à représenter le nid du moindre oiselet, pas plus que la tissure de la chétive araignée. Il s’appuie même sur un argument historique, un écrit de Platon qui prétend que toutes choses sont produites par la nature, ou par la fortune, ou par l’art ; les plus grandes et plus belles par l’une ou l’autre des deux premières ; les moindres et imparfaites par la dernière.  Les Indiens vivent épanouis à l’état naturel, et ont des préceptes de vie naturels, et ils ne se conduisent pas sans règles de vie.

La seconde idée d’importance contre laquelle va s’insurger l’auteur concerne en effet la  religion et la morale. Les sauvages ne partagent pas la même foi que les Européens, ils ont des pratiques qui surprennent les occidentaux, car elles sont plus proches des religions anciennes, dans des cultes païens dont les rites sont dévoués à la nature et aux éléments. Pourtant il va montrer que ces rituels sont respectables. L’auteur écrit : Ils ont je ne sais quels prêtres et prophètes qui se présentent bien rarement au peuple, ayant leur demeure aux montagnes. Leur arrivée donne lieu à des fêtes qui rassemblent plusieurs villages et à cette occasion les villageois sont exhortés à la vertu et à leur devoir. Ces préceptes rejoignent les paroles dites par les vieillards de chaque village le matin à propos de  la vaillance contre les ennemis et l’amitié à leurs femmes, leur bravoure et leur devoir conjugal en somme qui assurent la survie de leur tribu. Il s’agit donc d’une pratique religieuse très pragmatique, en lien avec la vie quotidienne, on pourrait dire une orthopraxie qui donne des lignes de conduite à tenir, des préceptes de morale. Ces prêtres jouent aussi le rôle de devins car ils prédisent l’avenir et augurent d’une victoire au combat par exemple. Montaigne insiste, non sans un certain humour, sur l’enjeu de ces prédictions pour l’augure lui-même car s’il lui arrive de s’être trompé, il est condamné à mort pour fausse prophétie. Et Montaigne a recours à un exemple historique de l’Antiquité pour montrer qu’il en allait de même chez les Scythes qui brûlaient les faux devins.  Leurs croyances sont aussi dignes des nôtres, ils croient aux âmes éternelles et celles qui ont bien mérité des dieux seront logées à l’endroit du ciel où le soleil se lève; les maudites du côté de l’occident. On pourra sourire au passage de l’intérêt de cette précision spatiale. Enfin, pour terminer par le chapitre de la morale, Montaigne évoque la polygamie des tribus indiennes qui choque les occidentaux. Le nombre de femmes de chaque homme est proportionnel à son courage et aucune femme ne serait jalouse des autres, au contraire elles en tirent fierté. Montaigne rappelle que dans la Bible, Lia, Rachel, Sara et les femmes de Jacob fournirent leurs belles servantes à leurs maris. Il cite aussi des exemples pris dans la Rome antique et semble regretter avec humour que cette coutume soit tombée en désuétude en Europe.  Les Indiens ont une religion et une morale naturelles qui les guident dans leur quotidien. S’ils ont failli en quoi que ce soit, ce sont les Européens qui les ont corrompus par leurs mensonges, leurs tromperies et leurs trahisons, comme va le montrer l’auteur. 

Les occidentaux considèrent les peuples d’Amérique comme cruels et barbares et le principal argument qui soutient cette accusation est leur cannibalisme qui est avéré. Montaigne va expliquer dans quelles circonstances ils le pratiquent. Lorsque les Indiens sont en guerre et font des prisonniers, ils commencent par bien les traiter puis les maîtrisent en les entravant et les assomment devant toute une assemblée de témoins. C’est une sorte de cérémonie rituelle qui s’achève par un festin collectif au cours duquel sont dévorés les ennemis après avoir été rôtis. Ce n’est pas pour s’en nourrir, dit l’auteur, mais pour représenter une extrême vengeance. Le seul argument que l’on puisse opposer à cette horreur est que la guerre entraine beaucoup d’excès de brutalité, des tortures de tout genre. Mais, ironie du sort, les Indiens ont changé leurs pratiques après avoir vu et apprécié celles des Portugais qui consistaient à enterrer leurs prisonniers jusqu’à la ceinture, à tirer sur eux avec des flèches puis à les pendre, ils les leur ont empruntées, sous prétexte que ces hommes puissants avaient certainement de meilleures pratiques que leurs anciennes coutumes. La démonstration est faite alors que la barbarie des Portugais dépasse celle des Amérindiens. Pour asséner son dernier argument, Montaigne évoque ce qui s’est passé au siège de Sancerre, entre le 3 août 1572 et le 24 juin 1573, entre des voisins et concitoyens, une guerre civile en pleine famine huguenote, des hommes en ont dévoré d’autres sous prétexte de piété et de religion. Les Indiens sont donc loin d’être les seuls barbares et leur cruauté est expliquée, à défaut d’être acceptée, par leur guerre qui est toute noble et généreuse car elle n’est pas une guerre de conquête de territoires ou des biens d’autrui mais une guerre surtout défensive. Ce sont plutôt des joutes remportées par les plus valeureux, et les vaincus préfèrent la mort plutôt que de s’humilier à demander la vie sauve. Montaigne parvient à retourner l’accusation de barbarie à l’encontre des peuples d’Amérique, à l’avantage de ces derniers, courageux et fiers, qui méritent notre respect sinon notre admiration.

Mais l’auteur ne se contente pas d’exposer sa méthode pour examiner les faits objectivement et l’appliquer pour détruire les idées reçues au sujet des peuples récemment découverts par les Portugais et les Espagnols, il est avant tout un des meilleurs humanistes de son temps et va s’employer à partager ses connaissances avec ses lecteurs.

Écrire en humaniste, c’est avant tout transmettre un vaste capital de savoirs qui mène le lecteur à l’étude de l’homme, maillon d’une chaîne avec la culture antique.

Un flot intarissable de connaissances est déversé sur le siècle des grandes découvertes, l’Antiquité est revisitée puis l’Histoire, la Géographie avec les Indes occidentales, l’Astronomie, et Montaigne n’échappe pas à cette boulimie de savoirs, on pourrait même lui reprocher les catalogues qu’il dresse de nouveautés techniques ou ceux de citations latines qui émaillent son propos et hérissent en particulier le chapitre des Coches. Dans certaines pages, on cherche le texte français qui permet de suivre le fil de sa pensée. On pourrait aussi l’accuser de plagier les grands auteurs grecs et latins, de leur emprunter des idées, mais ce serait oublier que chez lui, la pensée précède la citation latine qui vient à titre d’illustration ou en écho à sa propre idée. Sa pensée vagabonde en liberté. Il évoque successivement Lucrèce et sa réflexion sur les causes multiples d’un phénomène qui a son assentiment, Aristote et son opinion sur les vents qui occasionne un clin d’œil direct au lecteur. Puis il invite Plutarque et son explication de la cause du mal de mer extraite des Causes naturelles qu’il se permet de critiquer en lui opposant un argument empirique personnel. De là Platon intervient avec une référence à son Banquet à propos de la peur, et Tite-Live clot le débat : moins on a peur, moins d’ordinaire on court de risque. Epicure est aussi convié plus loin qui avait déclaré qu’un sage ne peut jamais passer à un état contraire, raisonnement que Montaigne retourne ainsi : une fois fol ne sera une autre fois bien sage. Le point de départ de la réflexion était le thème des coches que l’auteur n’a pas perdu en route et le voilà lancé dans la description de coches guerriers avec force détails comme l’équipement en dispositifs de protection : les rondeliers, porteurs de rondaches, les arquebuses, le tout couvert d’une pavesade à la mode d’une galiote.  Il passe des transports de troupe pendant la guerre de la Hongrie contre les Turcs aux chars à bœufs de nos anciens rois mérovingiens, à ceux tirés par des lions de Marc Antoine et par des tigres pour Héliogabale et même par des cerfs, des chiens et comble d’originalité par quatre femmes nues ! La pensée parait décousue, les digressions s’enchaînent, marquant ce trop plein de savoirs qui se déverse sur le lecteur, en droit de se demander  en quoi il peut être concerné par cet empilement de connaissances, mais qui va découvrir que tout cela n’a qu’une fin, la découverte de l’homme.

L’homme est digne d’être étudié, il est à lui seul un sujet intéressant, placé au centre de l’univers. Montaigne va parler de lui-même, conformément à son pacte avec le lecteur au début de son ouvrage, car il est la matière de son livre. Selon le précepte grec gravé à l’entrée du temple de Delphes, Connais-toi toi-même, il parle de son expérience du mal de mer, de l’observation des modifications de terrain apportées par sa rivière de Dordogne, il nous livre aussi des détails intimes concernant son moyen de transport préféré, le cheval, ce qui n’a rien de surprenant pour quelqu’un qui souffre de la maladie de la pierre. Ces deux chapitres ne recèlent rien de plus sur l’auteur qui va se tourner dans son appétit d’altérité vers les Indiens du Nouveau Monde, sa curiosité en éveil découvre un monde enfant qui le fascine d’autant plus. La magnificence des villes de Cuzco et de Mexico, le jardin du roi digne de celui des Hespérides avec ses fruits et ses plantes d’or, peuplé d’animaux de toutes origines, la beauté des ouvrages en pierreries, en plume, en coton, en la peinture. Cette richesse contraste avec le fait qu’ils vivent nus et semblent fragiles, alors qu’il n’en est rien. Leurs qualités morales ne sont pas en reste, ils sont courageux, vaillants à la guerre, et aiment se mesurer à leurs adversaires dans des combats dans lesquels ils ignorent la déroute et l’effroi. Les deux rois, celui du Pérou et celui de Mexico, ont fait preuve d’une détermination et d’une force d’esprit admirables pendant qu’on les torturait lâchement, le dernier est mort en se donnant une fin digne d’un prince magnanime, c’est-à-dire doté d’un grand courage. L’étude de ces hommes lointains sert à Montaigne pour faire un parallèle avec les Européens, et les images que renvoie ce miroir ne sont pas flatteuses pour leur civilisation. Ils ont extorqué une rançon faramineuse au roi du Pérou, pour finalement le torturer bien qu’elle ait été honorée. Ils ont brûlé le roi de Mexico à petit feu pour faire durer le supplice, ils ont brûlé vifs également quatre cent soixante hommes, parmi lesquels des prisonniers de guerre. Et non seulement ils ont commis ces atrocités mais ils s’en vantent et les prêchent. Toutes ces abominations ont été commises au nom de la religion chrétienne, ce qui laisse l’auteur croyant sincère, totalement désespéré et désabusé. Un sentiment de colère l’anime qui le pousse encore plus à idéaliser ces peuplades innocentes et à regretter qu’ils n’aient pas été découverts par d’autres grandes âmes, équivalentes aux leurs. 

En effet, Montaigne regrette que le Nouveau Monde n’ait pas été découvert dans des temps anciens. Les soi-disant sauvages  auraient connu l’Europe par de plus généreux ambassadeurs, plus dignes de cette conquête. Une alliance naturelle se serait conclue entre la grandeur de ces âmes primitives et la grandeur grecque et romaine. Il transfigure le génie des peuples d’Outre-mer pour y retrouver les héros d’Homère. Son admiration pour les Anciens, ces merveilleux amis qu’il fréquente à travers ses lectures, les Hommes illustres dont Plutarque lui a transmis le goût, sont ses modèles et il a le sentiment de faire partie d’une chaîne intellectuelle qui perdure par delà les siècles et qu’il contribue à faire redécouvrir. Les Anciens nous enseignent la sagesse politique, combien la libéralité des princes est néfaste et prônent une dépense maîtrisée. Cicéron cite l’exemple de Dionysius dans De officiis, et déclare que la vertu royale semble consister plus en la justice. La libéralité doit être méritée par celui qui la reçoit, et des tyrans ont été sacrifiés à la haine de ceux à qui ils avaient prodigué des faveurs reçues de manière inique. Il s’appuie aussi sur l’exemple de Philippe de Macédoine qui critiquait la manière dont son fils essayait de s’attirer la bonne volonté du peuple par des présents, en lui disant as-tu envie que tes sujets te prennent pour leur boursier et non pour leur roi ? Les sujets d’un prince excessif en dons se rendent excessifs en demandes. Montaigne condamne les pratiques de l’empereur Probus qui finit assassiné, qui dépensait trop en jeux du cirque, dans des arènes recouvertes de marbre, où on faisait entrer des gladiateurs et des centaines d’animaux sauvages qui alternaient avec une bataille navale, avec force monstres marins et vaisseaux armés. Il retient qu’il est préférable de dépenser les fonds publics en équipement pour l’armée et en monuments qui passeront à la postérité. Les Anciens nous donnent des leçons de sagesse. Ils nous donnent aussi des leçons de morale, en particulier d’humilité car nous nous enorgueillissons de la découverte de l’imprimerie par exemple alors que la Chine connaissait déjà l’invention de l’écriture depuis des millénaires, l’Égypte et la Grèce relativisent nos découvertes scientifiques.  Nos connaissances si grandes soient-elles sont limitées comme nous le disent Horace et Lucrèce. combien chétive et raccourcie est la connaissance des plus curieux renchérit Montaigne. 

Nous ne pouvons donc qu’apporter notre modeste contribution à l’édifice de la civilisation au lieu de faire honte à la mémoire du passé.

Montaigne est novateur dans son enseignement, puisqu’il prône l’esprit d’examen comme la meilleure des méthodes pour lutter contre les a priori, en particulier face aux découvertes ethnographiques de son temps. En ce sens il désenseigne bien la sottise. Il met beaucoup d’enthousiasme à défendre les Indiens d’Amérique, à les faire valoir et les admire d’autant plus qu’il critique les excès des colonisateurs. Mais c’est sans oublier son rôle d’humaniste, de transmetteur de connaissances, et de relais des grands Anciens qui font entendre la voix de la sagesse par delà les siècles.

Rien d’étonnant à ce que l’auteur ait recueilli l’approbation du philosophe Descartes au siècle suivant, ni qu’on puisse considérer qu’il est le fondateur du mythe du bon sauvage qui va faire florès au siècle des Lumières.

Discussion

2 réflexions sur “Montaigne à sauts et à gambades

  1. Merci chère madame,

    Qui réfléchie encore en France ………………..notre éducation nationale est moribonde .
    Ma fille qui a 50 ans aujourd’hui est américaine,avait beaucoup d’admiration pour ce grand homme .
    Rien ne change et pourtant tout change .
    Mes petits enfants américains font de très bonnes études dans les universités dites top ten américaines, mais est-ce suffisant pour réfléchir au monde qui nous entoure ? Je n’en suis pas sûr .
    Encore que Matthieu Ricard docteur en génétique cellulaire devenu Moine bouddhiste Tibétain ?

    Merci en tout cas de votre réflexion ,

    Très sincèrement ;

    Albert Dulac

    Publié par alarpad 2 | 6 avril 2020, 8 h 31 min
    • Merci beaucoup pour votre commentaire. Je suis ravie si ce texte a pu vous intéresser, c’est un travail scolaire sur un sujet qui m’a donné du souci en raison de la consigne qui demandait de discuter. Cela m’a permis de faire travailler un peu mes méninges. Montaigne peut encore se lire, il est toujours d’actualité, très moderne. Les problèmes du monde ne changent guère.

      Publié par lisenanteuil | 18 avril 2020, 18 h 36 min

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