Études littéraires

Las, où est maintenant ce mépris de Fortune…Du Bellay, les Regrets

Las, où est maintenant ce mépris de Fortune ?

Où est ce cœur vainqueur de toute adversité,

Cet honnête désir de l’immortalité,

Et cette honnête flamme au peuple non commune ?

 

Où sont ces doux plaisirs qu’au soir sous la nuit brune

Les Muses me donnaient, alors qu’en liberté

Dessus le vert tapis d’un rivage écarté

Je les menais danser aux rayons de la Lune ?

 

Maintenant la Fortune est maîtresse de moi,

Et mon cœur, qui soulait être maître de soi,

Est serf de mille maux et regrets qui m’ennuient.

 

De la postérité je n’ai plus de souci,

Cette divine ardeur, je ne l’ai plus aussi,

Et les Muses de moi, comme étranges, s’enfuient.

Les deux quatrains sont l’expression du regret, avec le registre élégiaque, les deux tournures de questionnement avec où est…? la ponctuation interrogative et donc affective, 3 points d’interrogation, et la question n’appelle pas de réponse, une sorte de question rhétorique en somme. Interjection Las au début du premier vers marque le regret, la plainte (hélas). On pourrait attendre un point d’exclamation après Las.

Le premier quatrain est plus général, il s’agit d’un constat de la perte du dynamisme, de la capacité à faire front à l’adversité, aux revers. Fortune, est grandie par la majuscule, c’est une personnification. Où sont passés les désirs de tout artiste-écrivain d’accéder à l’immortalité par la postérité, où est passé ce feu qui distingue l’artiste du commun des mortels (peuple ?), au passage on voit que le poète avait conscience de sa valeur. On a ici un champ lexical du feu, ardeur et flamme, métaphore de l’inspiration (divine car dans la mythologie Dionysos dieu de la poésie communique son pouvoir aux poètes, sorte de feu sacré)

Le deuxième quatrain est plus concret, Du Bellay développe une allégorie de l’inspiration poétique par l’image des Muses (majuscule), l’allégorie est une figure de style de la famille des analogies (ressemblances) avec la comparaison, la métaphore, la personnification, elle sert à représenter une idée abstraite de manière concrète (ex : allégorie de la Justice avec une femme qui tient une balance et deux plateaux en équilibre). Éléments de cette allégorie : les Muses qui dansent en rond, la Lune (majuscule encore) le rivage écarté du monde ordinaire. Cette allégorie est reprise des auteurs anciens auxquels se réfère le poète.

Dans les tercets il s’agit de Maintenant, par opposition au passé, il s’agit d’une antithèse (figure de style de la famille d’opposition avec l’oxymore et le chiasme)

Sens : désormais je suis le jouet de la Fortune, du hasard, je ne maîtrise plus mon destin. il utilise même la métaphore de l’esclave (serf) les maux et les regrets l’ennuient, ennui a un sens très fort  à la Renaissance, il est une sorte de poison in-odium en latin, l’ennui empoisonne l’esprit et le corps, amène la souffrance.

Je n’ai plus de goût, plus d’aspiration à conquérir la postérité ; le feu divin de la poésie m’a quitté (cf l’inspiration d’origine divine mythologiquement). Redoublement des négations je n’ai plus x2, mis en parallèle  et le retour à la métaphore des Muses qui s’enfuient comme des étrangères.

Globalement, il s’agit d’un sonnet sur le regret en lien avec le titre du recueil, sur la mélancolie, de la part d’un poète qui vit dans une sorte d’exil, loin (à l’époque) de la France et contraint à des activités de secrétaire de son oncle le cardinal Du Bellay, et de surcroît très déçu par Rome dont il s’était fait une idée positive en lisant les auteurs latins. Les siècles sont passés par là et ont détruit ou recouvert les vestiges romains.

Le problème qui se pose toujours en pareil cas, celui de la sincérité, Du Bellay semble sincère, mais l’art est tout de même présent avec des réminiscences des auteurs anciens et des références à l’Antiquité à travers l’inspiration.

Un intérêt supplémentaire dans ce poème est le choix de la forme fixe du sonnet, forme assez contraignante dont les deux quatrains créent par leur jeu de rimes embrassées un effet de miroir et les deux tercets une opposition temporelle et un dénouement sur la musique errante du dernier vers pour mettre en valeur le verbe s’enfuient.

 

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