Études littéraires, Troubles obsessionnels de la communication

La poésie n’a pas d’autre but qu’elle-même

« La Poésie… n’a pas d’autre but qu’elle-même » Charles Baudelaire

En réaction au mouvement du Romantisme, deux tendances se sont développées en littérature, le réalisme avec le roman et la théorie de l’Art pour l’art en poésie. Tous deux opposés aux prises de position politiques du début du siècle et aux épanchements lyriques trop exaltés.Charles Baudelaire écrit dans son Art romantique à propos de Théophile Gautier « La poésie…n’a pas d’autre but qu’elle-même »

La poésie est-elle nécessairement tributaire d’une théorie ou d’une idéologie ? Pour tenter de répondre à cette question, nous examinerons dans un premier temps la conception baudelairienne dont nous verrons ensuite les dérives et enfin nous tenterons de réconcilier les apparentes contradictions en essayant de dégager ce qui nous semble essentiel en poésie.

Que recouvre exactement cet objectif de la poésie qui se suffit à elle-même selon Charles Baudelaire ? Il s’agit en apparence d’un retour aux sources de l’inspiration, d’une communion avec le monde sensible et de la quête d’un idéal. Une des composantes de la poésie baudelairienne met en avant la filiation qu’elle entretient avec la conception antique de cet art noble et pur. L’inspiration qui prélude à la création poétique est d’ordre divin, figurée par la métaphore mythologique du cheval ailé Pégase qui a frappé de son sabot le flanc du mont Parnasse en Grèce et fait jaillir la source de la poésie. Elle est chantée par Orphée qui s’accompagne de sa lyre et elle participe aux cérémonies des cités-état grecques et panhelléniques. Elle est langage sacré. Là tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté écrit Baudelaire dans son «Invitation au voyage». La poésie n’a donc pas besoin de sollicitations extérieures pour jaillir, dans son exploration de l’univers des sensations et des sentiments, même limité aux yeux de Marie Daubrun.

Elle est une communion avec le monde sensible. Le poète, plus qu’aucun autre être, est capable de ressentir la Nature qui l’entoure, et avec laquelle il est en parfaite osmose. La Nature n’est plus seulement consolatrice, échappatoire ou refuge privilégié comme pour les Romantiques, elle est un mystère au sens religieux qui échange des secrets avec l’homme doué de sensibilité, le poète. Seuls les poètes savent déchiffrer le sens des analogies qui permettent de passer du monde des perceptions à celui des idées. Ainsi Baudelaire écrit dans «Correspondances» La Nature est un temple où de vivants piliers/ Laissent parfois sortir de confuses paroles ;/ L’homme y passe à travers des forêts de symboles/ Qui l’observent avec des regards familiers. et plus loin Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. Puisque la poésie est révélatrice de codes secrets et de clés de lecture du monde, elle doit permettre au poète d’atteindre à l’Idéal.

L’oeuvre de Charles Baudelaire est sous-tendue par deux aspirations, le Spleen et l’Idéal, le Spleen n’étant que l’expression des chutes successives du poète qui tente de s’élever vers l’Idéal, l’oeuvre étant la relation de cette quête difficile et quasiment impossible. Le poète est tiraillé entre ces deux pôles, sans cesse en tension, la misère de l’être humain et sa grandeur. Il semble se souvenir d’un lointain séjour d’où il serait déchu comme l’ange. «La vie antérieure» nous le révèle : J’ai longtemps habité sous de vastes portiques/Que les soleils marins teignaient de mille feux/ Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,/Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques. Et il retombe en terre hostile dans «l’Ennemi» : -O douleur ! O douleur ! Le Temps mange la vie,/Et l’obscur Ennemi qui nous ronge le coeur/Du sang que nous perdons croît et se fortifie ! Il y a tant de beauté dans le recueil des Fleurs du mal que l’on peut aisément être conquis par la poésie de son auteur et convaincu par sa théorie de la gratuité absolue de l’art. Cependant, les poètes de l’Art pour l’art sont-ils reclus comme des moines retirés, soumis à la règle, sont-ils retirés dans leur tour d’ivoire ? Et ne sont-ils pas en danger de tourner en rond ?

Cette conception de la poésie peut entraîner des dérives comme l’hermétisme, ou le paradoxe d’un certain matérialisme de l’art. Dans tous les cas, les poètes s’exposent à des reproches d’indifférence au monde auquel ils appartiennent quoi qu’il leur en coûte. Une poésie qui n’a d’autre but qu’elle-même s’expose à une complexité de plus en plus grande motivée par la recherche de langages toujours plus signifiants et risque de ne plus être accessible au plus grand nombre. Sans pour autant chercher à être populaire à tout prix, la poésie doit être lue par un public large et pas seulement de lettrés. Malheureusement les successeurs de Baudelaire ont poussé à l’extrême sa théorie et celle de Théophile Gautier. Mallarmé par exemple a écrit certains sonnets compacts comme des diamants, tels le «Sonnet en -yx» qui présente des mots rares, voire inconnus : Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx,/ L’Angoisse, ce minuit, soutient lampadophore,/ Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix/ Que ne recueille pas de cinéraire amphore/Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx,/Aboli bibelot d’inanité sonore. Il s’agit d’un aristocratisme de la poésie, comprise par les seuls initiés, des happy few. Lautréamont est un autre exemple avec ses Chants de Maldoror provocateurs, dont la première strophe refuse l’accès à tout lecteur ordinaire et pusillanime, qui craindrait de s’empoisonner dans des pages sulfureuses. Et que dire de la strophe sur le plaisir d’enfoncer ses ongles dans la poitrine tendre d’un petit enfant et de boire son sang ? Pour des poètes soucieux d’idéal et d’absolue pureté, on peut même parler de dévoiement dans une sorte de matérialisme, pour d’autres peut-on évoquer la folie?

A force de remettre sur le métier leur ouvrage poétique et de le ciseler tels des orfèvres pour produire des poèmes de plus en plus satisfaisants pour leur idéologie, ils vont tourner le dos à leur objectif spirituel pour devenir des forçats de la matière. Leconte de Lisle, chef de file desParnassiens a écrit des poèmes qui atteignent la perfection formelle, ses sources d’inspiration sont prises dans l’Antiquité, dans la Nature sublimée, les formes architecturales, les matières précieuses et les sujets nobles. Il écrit par exemple dans son « Hymne au soleil » Du splendide Orient monarque solennel,/Devant ton char d’éclairs dont s’embrase le ciel/Les mers s’entrouvrent d’elles-mêmes ;/ Adieu, mourant sublime, astre de flamme et d’or. Et dans ses Poèmes antiques dont le titre marque l’admiration pour la civilisation grecque et la désigne comme source d’inspiration, le poème est un hommage rendu à la fameuse sculpture «Vénus de Milo» : Marbre sacré, vêtu de force et de génie,/ Déesse irrésistible au port victorieux,/ Pure comme un éclair et comme une harmonie,/ Ô Vénus, Ô beauté, blanche mère des Dieux ! Son disciple, José Maria de Heredia, a écrit dans le même style le célèbre poème «les Conquérants» pour idéaliser les conquistadors : Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,/ Fatigués de porter leurs misères hautaines,/De Palos de Moguer, routiers et capitaines/ Partaient, ivres d’un rêve héroïque et brutal. Ils partaient conquérir le fabuleux métal/ Que Cipango mûrit dans ses rives lointaines,/ Et le vents alizés inclinaient leurs antennes/ Aux bords mystérieux du monde occidental. La beauté de ces vers est indéniable, mais peu accessible et presque froide de trop de perfection formelle. La réaction n’a pas tardé à manifester certains reproches à ces écrivains orfèvres en poésie.

Gautier, lui-même, avait écrit que son intérêt pour ce qui se passait dans le monde se limitait à ce qu’il pouvait voir de sa fenêtre ouverte et que le reste n’avait aucun attrait pour lui. C’était une provocation à une époque où d’autres intellectuels s’étaient sentis investis d’une mission qu’on qualifierait aujourd’hui d’humanitaire. La société a reproché aussitôt aux disciples de Gautier et de Baudelaire leur attitude qualifiée d’indifférence, et d’impassibilité, pour ne pas dire d’égocentrisme. Les poètes passaient pour des inutiles. Ainsi que l’écrit Gautier dans son poème «le Poète et la foule» : Au poète , courbé sur sa lyre pensive,/La foule aussi disait : «Rêveur, à quoi sers-tu ?». Un poète ne peut pas vivre en marge et son inspiration, si elle ne vient que de ses propres ressentis, risque de déboucher sur un tarissement à plus ou moins long terme. Mais peut-être existe-t-il des explications à cette prise de position des partisans de l’Art pour l’art qui pourront les réconcilier avec leurs contempteurs.

La toile de fond historique de cette époque, le potentiel spécifique de la poésie qui la place au-dessus des thèmes qu’elle porte et qui valorise la fonction poétique du langage, sont autant d’éléments à prendre en compte pour résoudre ces apparentes oppositions. Il faut d’abord replacer l’oeuvre de Baudelaire et de ses disciples ou successeurs dans leur époque. En 1830, une révolution amène au pouvoir une monarchie bourgeoise avec des idées conservatrices. Cet esprit bourgeois domine toute la seconde moitié du siècle, à commencer par l’année 1857 qui voit la condamnation des Fleurs du Mal de Baudelaire, nommées fleurs vénéneuses, dont le premier titre était Les Lesbiennes et de Madame Bovary de Flaubert, roman indécent qui ose évoquer les relations extra conjugales de son héroïne avec des détails pourtant bien anodins. Année noire pour les auteurs, et la théorie de l’Art pour l’art peut être considérée comme une réaction à ces condamnations absurdes que les écrivains ressentent comme une attaque à l’encontre de leur liberté. Se détourner d’une société de censeurs est une façon de se préserver et de revendiquer leurs droits. Certains penseurs se réfugient dans le rêve tandis que d’autres vont affronter la société pour essayer de changer les idées et de lutter pour de meilleures conditions d’existence.

En 1848, une autre révolution éclate et une république naît, aussitôt étouffée par Louis-Napoléon Bonaparte lors du coup d’État de 1851qui amènera le Second Empire. Victor Hugo est exilé pour avoir critiqué celui qu’il considère comme un tyran, mais de son exil de Guernesey il écrit les Châtiments dont le premier titre était les Vengeresses. Hugo s’indigne et raille, mais aussi raconte les souffrances endurées par les victimes du coup d’État. Le premier poème s’intitule «Nox», c’est-à-dire Nuit, le dernier «Lux» c’est-à-dire Lumière. Le message est clair, la destinée de l’homme le mène des ténèbres à la clarté, l’injustice ne triomphera pas. «Souvenir de la nuit du quatre» relate comment au cours d’une fusillade ordonnée par le gouvernement pour réprimer la tentative d’insurrection, un enfant de sept ans et demi a reçu deux balles dans la tête. Ce poème est particulièrement émouvant. Sa bouche,/ Pâle s’ouvrait ; la mort noyait son oeil farouche ; et plus loin Avez-vous vu saigner la mûre dans les haies ?/ Son crâne était ouvert comme un fruit qui se fend. Et la dernière strophe Monsieur Napoléon, c’est son nom authentique,/ Est pauvre, et même prince ; il aime les palais ;/ Il lui convient d’avoir des chevaux, des valets,/De l’argent pour son jeu, sa table, son alcôve,/ Ses chasses. Le travail des enfants est une autre des misères humaines qui révoltent le poète et qu’il décrit dans un long poème de 336 vers, «Melancholia», dont les deux vers qui suivent sont très connus : Où vont donc ces enfants dont pas un seul ne rit ?/ Ces doux êtres pensifs que la fièvre maigrit ? et plus loin Travail mauvais qui prend l’âge tendre en sa serre,/ Qui produit la richesse en créant la misère,/ Qui se sert d’un enfant comme d’un outil ! Arthur Rimbaud lui-même, qui n’est pas connu pour avoir écrit une poésie engagée a cependant dans «le Dormeur du val», dénoncé l’horreur de la guerre de 1870, la rhétorique et l’invective en sont absentes mais le choc des couleurs évoquées dans le poème sont significatives dans le trou de verdure où coule une rivière/ Accrochant follement aux herbes des haillons/ D’argent ;Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,/Dort ; et le célèbre et dernier vers donne la clé du poème : Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit. On peut souvenir également d’un poème écrit lorsque l’auteur avait quinze ans «les Effarés» dans lequel il écrit Noirs dans la neige et dans la brume,/Au grand soupirail qui s’allume,/Leurs culs en rond/ A genoux, cinq petits, -misère-/ Regardent le boulanger faire/ Le lourd pain blond/ Ils se ressentent si bien vivre,/les pauvres petits pleins de givre,/-Qu’ils sont là, tous,/ Collant leurs petits museaux roses/Au grillage chantant des choses/ Entre les trous../-Si fort, Qu’ils crèvent leur culotte/ Et que leur lange blanc tremblotte/ Au vent d’hiver. Cette poésie de l’engagement ne perd pas pour autant son pouvoir émotionnel ni sa beauté. D’autres poètes pendant la Résistance ont appelé dans leurs écrits à se lever et à se battre contre l’occupant, ou encore à s’unir en dépit des clivages politiques et religieux, Robert Desnos dans «Demain» ou Louis Aragon dans «la Rose et le réséda» mettant même à profit des symboles pour coder leurs messages. La force de la poésie est ailleurs que dans le thème et le propos choisi.

Ce qui compte est sans aucun doute la fonction poétique du langage, la plasticité de notre langue est telle que le poète peut jouer de la polysémie des mots, de leur puissance évocatoire afin de trouver une harmonie musicale, imitative, comme un instrument d’orchestre. La poésie fait rêver le lecteur, elle le touche au coeur et à l’esprit, elle l’initie à d’autres espaces, le fait voyager par l’imagination. Baudelaire rêvait d’un pays merveilleux en plongeant dans les yeux mystérieusement verts de Marie, ou d’île paresseuse en respirant sur le sein de Jeanne Duval des «Parfums exotiques». Hugo défendait les misérables en vers et en prose avec la même fougue, mais était aussi émouvant dans «Demain dès l’aube» en partant déposer sur la tombe de Léopoldine un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur. Il est l’auteur des «Châtiments» et aussi des«Contemplations». La poésie est magie, elle permet de transfigurer les objets du quotidien, comme dans «La Bicyclette» de Jacques Réda, le grand vélo noir aperçu au bout d’un couloir un dimanche à six heures, qui devient une gazelle prête à bondir et dont les roues finissent dans la troisième dimension par être deux astres en fusion.

La théorie de l’Art pour l’art selon Baudelaire et Théophile Gautier a ses limites même si Baudelaire a atteint la perfection dans son domaine. Il arrive que cette conception débouche sur une impasse, en étant une quête des plus vaines, être comme disait le philosophe allemand Nietzsche un serpent qui se mord la queue. En fait, la poésie dépasse tous les clivages, elle est alchimie du verbe et change en art tous les sujets qu’elle aborde. Victor Hugo nous offre une synthèse dans sa vision du poète qui selon lui est le philosophe du concret et le peintre de l’abstrait.

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