Études littéraires

Comment Frère Jean des Entommeures défendit le clos de l’abbaye de Seuillé

Un moine exceptionnel

Texte

800px-Frère_Jean_défend_le_clos_de_l'abbaye_de_SeuilléCe disant mit son grand habit et se saisit du bâton de la croix, qui était de cœur de cormier, long comme une lance, rond à plein poing et quelque peu semé de fleurs de lys, toutes presque effacées. Ainsi sortit en beau sayon, mit son froc en écharpe et de son bâton de la croix et donna si brusquement sur les ennemis, qui, sans ordre, ni enseigne, ni trompette, ni tambourin, parmi le clos vendangeaient,-car les porte-guidons et porte-enseignes avaient mis leurs guidons et enseignes à l’orée des murs, les tambourineurs avaient défoncé leurs tambourins d’un côté pour les emplir de raisins, les trompettes étaient chargées de moussines, chacun était dérayé-, et il choqua donc si raidement sur eux, sans dire gare, qu’il les renversait comme porcs, frappant à tort et à travers, à vieille escrime. Aux uns écrabouillait la cervelle, aux autres rompait bras et jambes, aux autres délochait les spondyles du cou, aux autres démoulait les reins, avalait le nez, pochait les yeux, fendait les mandibules, enfonçait les dents en la gueule, décroulait le somoplates, sphacelait les grèves, dégondait les ischies, débezillait les faucilles.

Si quelqu’un se voulait cacher entre les ceps plus épais, à icelluy freussait toute l’arête du dos et l’érénait comme un chien. Si aucun sauver se voulait en fuyant, à icelluy faisait voler la tête en pièces par la commissure lambdoïde. Si quelqu’un gravait en un arbre, pensant y être en sûreté, icelluy de son bâton empalait par le fondement. Si quelqu’un de  sa vieille connaissance lui criait : « Ha ! frère Jean, je me rends ! -Il t’est (disait-il) bien force ; mais ensemble tu rendras l’âme à tous les diables » Et soudain lui donnait dronos. Et, si personne tant fut épris de témérité qu’il lui voulut résister en face, là montrait-il la force de ses muscles, car  il leur transperçait la poitrine par la médiastine et par le cœur. A d’autres donnant sur la faute des côtes, leur subvertissait l’estomac et mouraient soudainement. Aux autres tant fièrement frappait le nombril qu’il leur faisait sortir les tripes. Aux autres parmi les couillons perçait le boyau cullier. Croyez que c’était le plus horrible spectacle qu’on vit oncques.

Les uns criaient : « Sainte Barbe », les autres : « Saint Georges ! », les autres : « Sainte Nitouche ! », les autres : « Notre Dame de Cunault ! de Laurette ! de Bonnes Nouvelles ! de la Lenou ! de Rivière ! », les uns se vouaient à saint Jacques ; les autres au saint suaire de Chambéry, mais il brûla trois mois après, si bien qu’on ne put en sauver un seul brin ; les autres à Cadouin ; les autres à saint Jean d’Angery ; les autres à saint Eutrope de Saintes, à saint Mesme de Chinon, à saint Martin de Candes, à saint Clouaud de Cinais, aux reliques de Javrezay et mille autres bons petits saints.

Les uns mouraient sans parler, les autres parlaient sans mourir. Les uns mouraient en parlant, les autres parlaient en mourant. Les autres criaient à haute voix : « Confession ! Confession ! Confiteor ! Miserere ! In Manus.Tant fut grand le cri des navrés que le prieur de l’abbaye avec tous ses moines sortirent, lesquels, quand aperçurent ces pauvres gens ainsi rués parmi la vigne et blessés à mort, en confessèrent quelques-uns. Mais, cependant que les prêtres s’amusaient à confesser, les petits moinetons coururent au lieu où était frère Jean et lui demandèrent en quoi il voulait qu’ils lui aidassent. A quoi répondit qu’ils égorgetassent ceux qui étaient portés par terre. Adonc, laissant leurs grandes capes sur une treille au plus près, commencèrent égorgeter et achever ceux qu’il avait déjà meurtris.

Rabelais Gargantua 1534 chap XXV

Commentaire littéraire

Introduction

-Rabelais publie Gargantua en 1534 qui est le second tome de son œuvre dans un ordre inverse de la généalogie de ses personnages, ordre qu’il rétablira dans les éditions suivantes. Rabelais est un écrivain humaniste de la Renaissance, époque innovatrice d’une très grande richesse culturelle.

-Une guerre éclate entre Grandgousier, père de Gargantua, et Picrochole, pour un prétexte futile, et au chapitre XXV, Frère Jean des Entommeures livre un combat épique pour défendre le clos de l’abbaye de Seuillé contre les soldats de Picrochole.

-Comment Rabelais met-il la parodie des récits de chevalerie au service de la satire de la religion et de la guerre ?

Dans un premier temps nous verrons comment Frère Jean se révèle un moine guerrier exceptionnel et comment ensuite le récit de son combat, qui parodie de manière comique un combat héroïque, dissimule une critique des religieux et des militaires.

 

I Un moine exceptionnel. Dès le début de cet extrait nous découvrons un moine bien singulier, Frère Jean des Entommeures qui se révèle être un moine guerrier, homme d’action déterminé qui se bat seul contre tous et se livre à un véritable carnage.

1) Frère Jean est un homme d’action déterminé

– Les premiers mots du texte sont : Ce disant  c’est-à-dire tout en parlant. En continuant à converser avec le prieur, Frère Jean commence à s’équiper, il ne perd pas de temps.

-La succession de passés simples marquent l’enchaînement rapide des actions : mit bas, se saisit, sortit et donna, choqua décomposent les 5 étapes du début de l’entreprise.

-Les adverbes brusquement, et roidement, renforcés par l’adverbe d’intensité si, insistent sur la détermination du moine.

-L’homme est simple et ne s’embarrasse pas de suivre la nouvelle mode italienne pour pratiquer l’escrime, mais la méthode à l’ancienne, a le mérite d’être énergique et efficace

-son arme est abondamment décrite comme pratique (elle tient bien en main), longue (sa portée n’en sera que plus grande), son bois est dur (elle frappera d’autant mieux) et un peu usée puisque les fleurs de lys ont presque disparu (elle a beaucoup servi), et est un symbole religieux qui met Dieu de son côté. En somme l’arme est à l’image du frère qui fond sur son ennemi sans tambour ni trompette, à l’inverse des gens de Picrochole qui arrivent dans le clos avec leur important matériel militaire.

2) Il est seul contre tous

-Aucun autre moine ne lui prête main forte, aucun prêtre, n’apparaît à ses côtés au moins jusqu’à la fin du combat et encore ceux qui sortent sont des novices inexpérimentés qui ne prennent aucune initiative.

-Frère Jean lutte contre une masse anonyme désignée par un pluriel générique les ennemis qui ont abandonné leurs signes distinctifs, les guidons, les enseignes les tambours. Plus loin dans le texte plusieurs pronoms indéfinis les représentent, aux uns, à d’autres, et ensuite quelques individus se détachent du groupe, l’un d’eux, un autre, un autre, pour arriver enfin au pronom indéfini quelqu’un de sa vieille  connaissance. Mais dans la suite du récit reviennent plus d’une douzaine d’occurrences des indéfinis comme les uns les autres, à d’autres et à d’autres. Tous finiront par être désignés par les navrés ou ces pauvres gens.

-A lui seul il vient à bout d’un nombre incalculable d’adversaires, il se démultiplie, se trouve partout à la fois, on pourrait parler d’un don d’ubiquité.

3) Il accomplit un véritable massacre

-Les actions s’enchaînent à une vitesse folle, rendue par la succession d’imparfaits descriptifs, dans une très longue phrase (l.16 à 21) sans liens logiques (qu’on appelle une parataxe c’est-à-dire les mots placés les uns à côté des autres) il écrabouillait, rompait, délochait, démoulait, fendait, enfonçait, décroulait, meurtrissait, sphacelait et débezillait.

-Le champ lexical du massacre développe toutes les parties du corps des adversaires, ce ne sont plus des hommes que Frère Jean a face à lui, mais des cervelles, des bras, des jambes, des reins, des yeux, des mâchoires qu’il détruit.

-Dans un paragraphe complet suivant, 4 subordonnées commençant par si dans un schéma répétitif sont suivies de principales qui marquent l’inéluctable conséquence qui découle de ces suppositions et une dernière phrase reprend cette structure pour mettre en valeur l’éventuel unique audacieux qui tenterait de résister. Et si personne tant…là…car…(l.40 à42). Frère Jean se révèle un féroce combattant, un peu trop cruel pour un moine, ce qui nous amène à nous interroger sur le véritable registre de ce texte et sur les intentions de l’auteur. Trop de réalisme dans la description laisse à penser que l’objectif est plus de divertir que d’épouvanter.

II Une parodie comique qui cache une satire très habile. Le récit des exploits de Frère Jean est excessif dans ses descriptions et le lecteur ne tarde pas à comprendre qu’il s’agit d’une parodie des récits épiques, sans toutefois négliger la critique qui s’y dissimule.

1) Il s’agit bien ici d’un récit caricatural et comique.

-Les exploits de Frère Jean sont décrits avec tant de détails, tant de précisions macabres quand il  écrabouillait la cervelle  des uns, « délochait les spondyles  ou  démoulait les reins  des autres que le lecteur sent bien que l’auteur dépasse la norme et a une intention autre que celle d’éveiller la compassion.

-Détailler toutes les parties du corps humain dans un désordre fantaisiste ne peut que produire un effet comique, car on voit bien qu’il n’y a aucun ordre respecté dans l’énumération, qui passe de la cervelle, aux bras et aux jambes puis revient aux vertèbres du cou, pour passer aux reins, revenir à la tête avec le nez, les dents et les mâchoires, et finir sur les omoplates, avant de revenir aux jambes et aux bras,  les faucilles .

-De plus les détails anatomiques sont donnés avec des termes scientifiques qu’on ne rencontre pas dans un registre pathétique, comme la commissure lambdoïde ou la médiastine, termes dont l’auteur qui a été médecin joue à plaisir. Sans compter les termes vulgaires comme le boyau cullier, les couillons  et pittoresques comme  débezillait .

-L’accumulation de ces termes et des verbes qui marquent les actions du moine, en créant un effet de mouvement effréné avec l’enchaînement par et nous indique qu’il s’agit d’une joyeuse farce burlesque, ce registre comique consistant à évoquer ici un sujet grave, une bataille, de manière comique et vulgaire. Nous pouvons même voir dans ce récit une parodie des récits épiques qui exagèrent les prodiges des héros.

2) Le texte parodie en effet de manière comique les chansons de geste

-Frère Jean se comporte en véritable héros invulnérable, tel Roland le neveu de Charlemagne ou le roi Arthur, il pourfend ses ennemis. Sa bravoure, marquée par la violence de son attaque, est exacerbée par les différentes phases de la bataille, depuis le moment où il tombe sur ses ennemis jusqu’à ce qu’ils demandent grâce, tout cela en un temps record.

-Le détachement affectif devant l’atrocité des actes commis, justifiée même par le fait que l’ennemi est assimilé à un chien ou un porc, signifie qu’il mérite le châtiment infligé. Une seule expression pourrait passer pour compatissante  ces pauvres gens  l.56), mais ils sont aussi rués, terme à la connotation vulgaire qui rectifie aussitôt le ton et annule le sentiment de pitié (Frère Jean les culbutaient déjà à la l.8, avec un verbe à l’actif)

-La phrase d’adresse au lecteur Croyez bien que c’était le plus horrible spectacle qu’on ait jamais vu  renforçant le superlatif avec l’adverbe de temps  jamais  qui signifie, privé de la négation, avec un sens positif, en un temps quelconque, est typique des épopées dans lesquelles l’auteur entretient un lien étroit avec son lecteur pour maintenir son attention, (ce qu’on appelle en communication une fonction phatique, et le tenir en haleine.

-Cette apostrophe du lecteur attire aussi l’attention sur le caractère exceptionnel du combat livré. Les soldats se sauvent et c’est immédiatement la débandade, ils sont tous  blessés à mort  et certains meurent  sur le champ. Le récit est hyperbolique, tous les termes sont d’une intensité rare.

Ce combat exagéré et burlesque est donc bien une parodie des exploits de chevaliers, mais il dissimule aussi une critique très intéressante.

2) Ce récit dissimule une critique habile et drôle des religieux et des militaires.

-Frère Jean est peu chrétien pour un moine, puisqu’il se livre sans état d’âme et sans pitié au carnage de ses semblables, peut-on voir ici une critique globale des religieux qui ont démontré leur cruauté au seizième siècle, en Amérique du sud par exemple, au cours des évangélisations musclées ou pendant l ‘Inquisition ?

-Les prêtres, embusqués dans le prieuré en train de prier au lieu de se défendre et de prêter main forte à frère Jean, ne montrent aucun courage, aucune détermination. Ils sont passifs dans l’adversité. Quant aux moinillons, qui sont à bonne école, ils ne sortent qu’à la fin quand le combat est terminé et gagné et se livrent alors à une sorte de jeu, celui d’achever des blessés sans défense, ils sont tout aussi lâches et méritent l’adjectif  petits qui est redondant à côté du diminutif moinetons, en fait un pléonasme voulu pour insister sur leur médiocrité.

-Les prêtres confessent les blessés au lieu de les secourir, quand ceux-ci les supplient, confesser est donc une priorité, les blessés perdront la vie mais ils mourront confessés.

-La critique des militaires se mêle à celle de la religion quand ces derniers appellent tous les saints de la création à la rescousse, dont on mesure au passage l’inefficacité. Sainte Nitouche ne peut évidemment passer inaperçue, totalement fantaisiste puisqu’elle désigne une femme qui affecte l’innocence. L’auteur dénonce la naïveté, la crédulité, le mélange de la superstition et de la religion dans les milieux populaires. Les lieux saints ne sont pas mieux traités, ils situent l’action dans un périmètre régional, ils étaient certainement célèbres à l’époque de Rabelais. Là encore la pratique des pélerinages relève de la superstition. Parler de brin de tissu à propos du Suaire de Chambéry est évidemment ironique, et le rabaisse à une vulgaire matière, de plus cette allusion à un incendie qui l’aurait dévasté démontre qu’il n’a rien de divin.

-Les militaires sont aussi directement critiqués. Dès le début du récit, ils déposent les armes et leurs insignes pour se mettre à vendanger. On assiste à une scène complètement bouffonne, les tambours sont crevés et remplis de raisin, les trompettes bouchées de pampres et comble de l’absurdité, les soldats se sont dispersés au lieu de rester rangés, l’ordre étant synonyme d’efficacité, on mesure aisément combien la troupe de Picrochole est l’antithèse même d’une armée digne de ce nom. Ils sont enfin aussi lâches que les religieux, paniquent devant la mort, supplient qu’on les épargne et tentent plusieurs prières différentes à la fois en espérant que l’effet sera supérieur.

 

Conclusion

-Cet extrait, parmi les plus célèbres de François Rabelais, nous offre un véritable festival de toutes les nuances du comique, dans une joyeuse parodie épique qui met en scène le personnage fameux de Frère Jean des Entommeures et permet à l’auteur de dénoncer de manière subtile les religieux et les militaires de son époque.

-Au chapitre III de Candide, Voltaire nous donnera à voir, deux siècles après Rabelais, un spectacle similaire dans la description faussement admirative du combat des Bulgares, armée dans laquelle Candide est enrôlé, contre les Abares.

 

 

 

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Discussion

2 réflexions sur “Comment Frère Jean des Entommeures défendit le clos de l’abbaye de Seuillé

  1. Bonjour, pourriez-vous me donner la provenance de l’image que vous donnez à côté du texte, svp ? Merci !
    Luce ALBERT

    Publié par lucesebALBERT | 19 janvier 2017, 11 h 00 min
  2. J’ai trouvé finalement, merci !!

    Publié par lucesebALBERT | 19 janvier 2017, 11 h 07 min

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