Experiences

Fou rire therapeutique

C’est le second fou rire dans la catégorie des mémorables. Nous l’évoquons une fois par an au beau milieu de l’hiver parisien pour passer le cap de la dépression hivernale, avec l’amie qui a partagé cette expérience avec moi.

A la fin des années soixante, nous avions tout juste terminé nos études de lettres à La Sorbonne et commencions à enseigner, quand ma collègue et amie a décidé d’assister à un spectacle de théâtre No. Nous ne connaissions absolument rien à ce théâtre japonais, et avions juste quelques notions de Kabuki, sans plus. Nous étions plus familières des pièces de Molière que nous montions avec nos petits élèves de sixième.

Nous voilà donc installées dans la salle de spectacle dont j’ai oublié le nom, occupées à chercher autour de nous parmi les spectateurs si l’un d’eux était digne du moindre intérêt. Et en effet, quelques rangées devant nous mais au centre des places d’orchestre, se tenait discrètement Rudolf Noureev, vêtu de cuir noir du haut jusqu’en bas, du béret aux chaussures et nous pouvions admirer son profil à loisir puisque nous étions sur le côté où les places sont moins chères, jusqu’à ce que la salle soit plongée dans l’obscurité.

La scène s’éclaire alors, un quadrilatère à peu près nu, ouvert sur trois côtés, surélevé et surmonté d’un petit toit pagode. Arrivent alors deux personnages qui s’assoient en tailleur, en kimono et maquillés d’une épaisse couche de blanc, au visage parfaitement inexpressif. Un silence sépulchral se répand sur la salle tétanisée, toute dans l’attente et le désir. L’un des deux acteurs, assis sur le côté, semble interroger l’autre et essaie de provoquer un dialogue. Notre étonnement est à son comble car en lieu et place de paroles, des sons rauques sont propulsés vers la salle avec une certaine violence et ressemblent plus à des rugissements guerriers, mêlés  de stupéfaction excessive . RRROOOOOOHHH…Un souffle déclamatoire, puis un autre, puis un autre et ainsi de suite. Notre première stupeur passée, nous nous demandons s’il va finir par se produire quelque chose ou si nous allons assister indéfiniment à cet époumonnement. Et devant le caractère répétitif de cette expectoration buco-pharyngo-laryngo-nasale, nous commençons à être victimes de ce que Henri Bergson appelait le « mécanique plaqué sur du vivant » qui provoque en nous la montée d’un spasme nerveux que nous tentons d’étouffer, de refouler au fond de notre gorge. Bien entendu, cette tentative s’avère infructueuse et ne va pas sans manifestations sonores combinées. Les voisins, dans l’ensemble assez guindés pour ne pas dire coincés, commencent à protester, d’abord par des chuintements, puis des soupirs de plus en plus énervés devant de pareilles ilotes. Plus nous essayons de nous calmer, en pensant à des choses tristes, ce qui n’a apparemment aucune efficacité, notre fou rire se structure de plus belle et prend de l’épaisseur . Il évolue en modulations douloureuses jusqu’à ce que nous soyons contraintes de sortir tout en dérangeant une dizaine de personnes exaspérées. Et nous nous enfuyons vers la sortie en courant pour, une fois dans le hall du théâtre libérer notre folie qui explose comme de l’air comprimé.

C’est pourquoi, chaque hiver ou presque, lorsque la lumière fait défaut dans son appartement parisien et qu’elle se voit prescrire par son médecin des tranquillisants pour soigner sa déprime chronique, je téléphone à mon amie  « Souviens-toi du théâtre No » et ça marche !

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