Experiences

Fous rires

Comment expliquer le fou rire, celui qui vous emporte irrépressiblement, qui vous expose parfois à des représailles, à donner une mauvaise image de vous-même, dans des situations éloignées a priori de tout caractère humoristique ?
C’est ce qui nous est arrivé lors du décès de ma grand mère maternelle dans les années soixante.

Nous étions seules, ma mère et moi, pour affronter cette épreuve et nous nous rendions à la mise en bière à l’hôpital. C’était dans les années soixante et en province. À l’époque il fallait se vêtir de noir et se couvrir la tête. Chacun peut se souvenir d’avoir vu, au moins dans un film, une veuve éplorée enfouie sous de lourds crêpes noirs à travers lesquels on distinguait difficilement les traits tuméfiés de la personne endeuillée.

Donc, en cette matinée de tristesse, ma mère n’a pas dérogé à la tradition et s’est juché sur la tête un petit tambourin noir en taupé et a fixé maladroitement avec de grandes épingles le fameux voile de crêpe noir. Nous avons alors, après avoir fermé la porte de notre appartement, commencé à descendre l’escalier. Je n’avais jamais vu ma mère accoutrée de cette façon et devant cette figure de carnaval (j’avais 16 ans mais je pourrais encore en rire aujourd’hui) j’ai commencé à sentir le fou rire me gagner et plus j’avais envie de le maîtriser, plus il prenait le dessus. J’ai essayé de tousser, de respirer un grand coup, de déglutir, rien n’y faisait et dans le premier virage de l’escalier, j’ai littéralement explosé lorsque ma mère, pour éviter de trébucher, a été contrainte de soulever ce fichu rideau funèbre qui pendait lamentablement. Et la pire des incongruités s’est alors produite, maman qui avait peu dormi depuis plusieurs jours, épuisée par le chagrin, s’est mise à rire aussi et nous voilà pliées en deux au milieu des marches, manquant de nous étouffer. Et elle de balbutier des imprécations à mon endroit (bourrique, espèce de grande idiote) moi la fauteuse de trouble. Plus elle essayait d’articuler ses reproches en hoquetant, plus nous repartions à rire tout en pleurant, tellement nous étions incapables de lutter contre ce qui nous submergeait. Le point d’orgue n’a pas manqué d’arriver lorsque la porte de la concierge s’est ouverte et que la dame médusée nous a surprises dans cet état, exprimant par tous les jeux de physionomie  l’incompréhension, le reproche , voire le mépris, ce qui n’a pas manqué d’attiser encore la crise.

Les scientifiques analysent le fou rire comme un bug du cerveau, un accident dû à un élément déclencheur, interprété par le cerveau gauche, celui du raisonnable, comme une donnée bizarre ou paradoxale. Ne pouvant l’interpréter de manière rationnelle, il se met en panne. Et le cerveau gauche envoie alors un flash électrique qui entraînerait une émission d’endorphines accompagnée de manifestations physiquement intenses comme des spasmes de différents muscles.

Dans le cas présent, la figure maternelle devenue clownesque, insérée dans un contexte paradoxal de douleur, a certainement produit ce court circuit dans mon cerveau déjà enclin à voir du comique partout.

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