Études littéraires

« Sang Négrier » de Laurent Gaudé Extrait

Sang négrier  de Laurent Gaudé 2006
Introduction
De nombreux écrivains se sont insurgés contre toutes les formes de déshumanisation, en particulier contre l’esclavage qui est la négation même de la dignité de l’être humain. Laurent Gaudé, lauréat du prix Goncourt des lycéens en 2002 et du Goncourt en 2004, auteur de pièces de théâtre et de romans a publié dans ce but la nouvelle intitulée Sang négrier en 2006, située au dix-huitième siècle à l’époque de la Traite des noirs.
Dans cet extrait, au cours du rapatriement du corps d’un capitaine à Saint-Malo, cinq esclaves tentent de s’échapper. L’évènement est rapporté par le commandant du navire qui participe à une chasse à l’homme d’une rare cruauté.
C’est par ce récit que Laurent Gaudé va faire se questionner le lecteur sur la déshumanisation.
Nous verrons d’abord comment il met en scène cette nuit mémorable et comment cette chasse à l’homme absolument barbare amène au questionnement.

I Le récit d’une nuit mémorable
1) Composition originale qui met en valeur le paragraphe final consacré à la réflexion sur l’homme. Une composition cyclique avec la présence affirmée du je dans le premier et le dernier paragraphes. Tout l’extrait nous mène à cette réflexion. La1ère personne est simultanément témoin-narrateur et acteur. J’ai vu, je m’en souviens annoncent dès le début du texte qu’il s’agit du récit d’un souvenir, raconté à distance et confirmé à la l.26 avec l’adverbe de temps aujourd’hui qui s’oppose au temps plus ancien de cette fameuse nuit, cette nuit-là, elle-même marquée par une répétition, l.1 et 2-3 puis 30 et 31-32. L’arrivée du passé simple à la ligne 6 remet aussi l’événement dans un passé plus lointain.
2) Une progression jalonnée d’étapes, d’abord inscrites dans le temps par cette nuit-là, puis la ville se mit à qui indique un passage à l’action, mais qui se poursuit par un décompte : un, un autre, puis le premier, plus tard un autre et enfin le troisième, qui n’est plus une progression dans le temps ou dans l’espace mais dans l’humain, à propos d’une action exercée contre des hommes.
3) Un cadre précisé dans un registre réaliste digne d’un reportage, des indications urbaines de grande précision, les rues d’une ville, avec ses pavés, le toit du marché couvert, le parvis et la place de la cathédrale, la cave d’un tonnelier. Mais le cadre se précise encore davantage lorsqu’on lit qu’il se situe en face du Grand Bé avec un focus sur un point le coin de la rue de la Pie qui boit, nom qui connote des temps anciens, un vieux quartier de Saint-Malo, la ville corsaire. Ce registre réaliste a pour effet de rendre les éléments plus crédibles et d’autant plus graves par la suite.
4) Une étrange atmosphère. Les évènements ont eu lieu une nuit, juste avant et après le couvre-feu, à la lumière des torches qui créent une lumière vacillante et des ombres portées inquiétantes, qui favorisent des visions de géants aux dents qui brill(ent) dans la nuit. Des rumeurs naissent qui enflamment les hommes et des bruits de sabots qui claquent de manière martiale sur les pavés ainsi que le coup de mousquet qui tonne et assourdit.
Ainsi tout concourt dans la composition, la progression de la narration, le cadre géographique et nocturne avec son atmosphère de clair-obscur baroque à raconter un événement extraordinaire.
II Une chasse à l’homme lourde de sens
1) Animalité de la scène. Dès le début du texte il est question d’une grande battue et cette métaphore donne le ton, filée avec l’évocation de la puanteur d’un poisson avarié, des rats qui courent dans les ruelles et des fuyards comparés à des fauves. Le premier est abattu comme un gibier et l’hallali se produit lorsque la bête est tenue sous leurs pieds à la l.26
2 Barbarie de la scène dont aucun détail n’est épargné, avec un champ lexical abondant on abat le premier dans le dos, puis on l’exhibe à la foule curieuse et friande de ce spectacle. On bastonne le deuxième, terrorisé et tremblant de faim, au point de lui briser les os en un temps record sans qu’il eut le temps de râler sur le pavé, ce qui signifie aussi qu’on l’a traité comme un chien, sans dignité. Le troisième a été ramené vivant mais pas pour être épargné, mais pour avoir la gorge tranchée en public, et à genoux, dans une posture de soumission humiliante. Cette barbarie est mise en opposition à l’état des fuyards secs et épuisés par trois semaines de traversée qui les avaient maintenus dans la cale sous les pieds l.9 déjà dans une situation inférieure et cruelle. La faiblesse des esclaves est opposée au nombre toujours pluriel des bourreaux, la ville métonymie pour les habitants, les hommes, les paysans.
3) Réactions du narrateur-témoin et des Malouins dont on s’attendrait à de la compassion ou, pour le moins, des remords. Les victimes sont désignées par ces nègres l.8, ce nègre l.28 avec des adjectifs démonstratifs qui renforcent encore la dénomination péjorative, ainsi que les pronoms indéfinis, un et un autre ou les numéraux ordinaux le premier, et le troisième. Pour les bourreaux les esclaves ne sont pas considérés comme des êtres humains à part entière. Les participants sont eux-même anonymisés, ce qui rend leur responsabilité collective moins grave. Ils tirent dans le dos, ils éprouvent au début de la nuit un bonheur inavoué puis de la jubilation quand ils se délectent de cette sanguinolente barbarie. Le seul moment où le narrateur manifeste du regret c’est pour expliquer qu’il est allé contre son propre intérêt, car garder l’esclave vivant lui aurait fait gagner de l’argent, c’est le comble du cynisme. En fin de compte seuls les rats sursautent dans les ruelles à la détonation. On a même l’impression que cette barbarie était soumise à une nécessité, à une loi supérieure, avec les tournures d’obligation il fallait que croisse la démence l.11, c’était ce qu’il fallait faire, l.25, il fallait du sang l.30, ou de but pour que chacun puisse voir à quoi ressemblaient ces nègres. La justification est claire : les hommes avaient besoin de cela l.11. Cette chasse à l’homme devient même un sacrifice avec le verbe immoler à la ligne 26 et les références religieuses.
Conclusion
Tout est dit, la barbarie, la monstruosité sont dans l’homme et Laurent Gaudé a su mettre en scène une nuit terrible qui a pu avoir lieu dans la ville corsaire et qui n’a rien à envier aux atrocités qui se sont produites au cours des siècles et pas les plus éloignés, puisqu’en 2016 au Moyen-Orient on massacre des populations civiles et cela ne va pas non plus sans humilier, mettre à genoux, priver de nourriture, donner un numéro matricule pour priver un humain de ses droits essentiels. La déshumanisation peut prendre de multiples visages et nous devons rester vigilants.
Bertolt Brecht a mis en gardel’humanité dans sa préface à la Résistible Ascension d’Arturo Ui en 1941 en référence à la montée du nazisme Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde.

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