Études littéraires

La Rose et le Réséda de Louis Aragon in Le Mot d’Ordre mars 1943

La Rose et le réséda

A Gabriel Péri et d’Estienne d’Orves comme à Guy Môquet et Gilbert Dru

Celui qui croyait au ciel     portrait_aragon

Celui qui n’y croyait pas

Tous deux adoraient la belle

Prisonnière des soldats

Lequel montait à l’échelle

Et lequel guettait en bas

Celui qui croyait au ciel

Celui qui n’y croyait pas

Qu’importe comment s’appelle

Cette clarté sur leur pas

Que l’un fût de la chapelle

Et l’autre s’y dérobât

Celui qui croyait au ciel

Celui qui n’y croyait pas

Tous les deux étaient fidèles

Des lèvres du cœur des bras

Et tous les deux disaient qu’elle

Vive et qui vivra verra

Celui qui croyait au ciel

Celui qui n’y croyait pas

Quand les blés sont sous la grêle

Fou qui fait le délicat

Fou qui songe à ses querelles

Au cœur du commun combat

Celui qui croyait au ciel

Celui qui n’y croyait pas

Du haut de la citadelle

La sentinelle tira

Par deux fois et l’un chancelle

L’autre tombe et qui mourra

Celui qui croyait au ciel

Celui qui n’y croyait pas

Ils sont en prison Lequel

A le plus triste grabat

Lequel plus que l’autre gèle

Lequel préfère les rats

Celui qui croyait au ciel

Celui qui n’y croyait pas

Un rebelle est un rebelle

Nos sanglots font un seul glas

Et quand vient l’aube cruelle

Passent de vie à trépas

Celui qui croyait au ciel

Celui qui n’y croyait pas

Répétant le nom de celle

Qu’aucun des deux ne trompa

Et leur sang rouge ruisselle

Même couleur même éclat

Celui qui croyait au ciel

Celui qui n’y croyait pas

Il coule il coule et se mêle

A la terre qu’il aima

Pour qu’à la saison nouvelle

Mûrisse un raisin muscat

Celui qui croyait au ciel

Celui qui n’y croyait pas

L’un court et l’autre a des ailes

De Bretagne ou du Jura

Et framboise ou mirabelle

Le grillon rechantera

Dites flûte ou violoncelle

Le double amour qui brûla

L’alouette et l’hirondelle

La rose et le réséda.

Lecture analytique du poème

I Présentation

Il s’agit du dernier poème signé par Aragon de son nom, avant d’entrer dans la clandestinité et de devenir François la Colère. Publié en mars dans la revue Le Mot d’Ordre, il sera intégré dans le recueil la Diane Française en 1944. Quel est le sens du titre ? Deux noms de végétaux, choisis pour leur couleur et les connotations de ces couleurs, le rose ou rouge désirant les affiches annonçant l’exécution des communistes et le jaune (le réséda a des fleurs blanches ou jaunes) celle des autres résistants. Les Allemands espéraient terroriser la population par la pose de ces affiches sur les murs des villes. Le 30 août 1941 une affiche jaune annonce l’arrestation de d’Estienne d’Orves qui fait partie des dédicataires du poème. Dans tout le poème on retrouve la métaphore filée de ces deux couleurs.

II Forme et structure du texte

Une seule et longue strophe dans une chanson avec un refrain qui rappelle les ballades du temps jadis. On connaît l’attachement des poètes et de la population pour tout ce qui est culturellement français ou latin dans cette période d’occupation. Le vers est régulier et compte 7 syllabes (heptasyllabes) et tout le poème est bâti sur deux rimes très simples el et a disposées de manière alternée ou croisée. L’alternance rime féminine (terminée par un e muet) et rime masculine (terminée par tout autre son) est respectée aussi, sauf dans le refrain constitué d’un distique avec un parallélisme de construction. La ponctuation est absente, ce qui est moderne, et aussi symbolique de liberté. Au final une forme plutôt ancienne sauf le vers impair, mis au goût du jour par Paul Verlaine au 19ème siècle. Le texte est structuré en 10 couplets (9 de 4 vers et le dernier de 8 vers) qui développent un récit chronologiquement et marquent les étapes de l’histoire de ces résistants auxquels est dédié le poème.

III Etude de l’énonciation

Essentiellement des 3èmes personnes, car le poète s’efface derrière les 4 Résistants, sauf au vers 40 où on trouve l’adjectif possessif nos qui renvoie à la 1ère personne du pluriel et au vers 61 dites qui réfère à la 2ème personne. Les temps conjugués sont le passé simple et l’imparfait, temps du récit, sauf au vers 11 fût et au vers 12 dérobât qui sont des imparfaits du subjonctif ici marqueur de l’irréel du présent. On trouve également des présents de narration des vers 29 à 42 et des présents de vérité générale du vers 21 au vers 23 et au vers 39, un rebelle est un rebelle. Présence d’un futur au vers 30 qui annonce un avenir proche et à la fin du poème au vers 60 on a un court passage en énonciation discours avec dites présent de l’impératif avec lequel le narrateur s’adresse directement au lecteur et à tous les sympathisants qui pourraient s rejoindre au mouvement. Donc il s’agit d’un récit avec un appel direct en discours à la fin du poème.

IV Analyse du contenu du récit et des procédés d’écriture.

D’après le refrain les Résistants vont par deux, ceux qui ne croient pas en Dieu comme les communistes athées Guy Môquet et Gabriel Péri et ceux qui y croient comme les catholiques d’Estiennes d’Orves et Gilbert Dru.

L’histoire : dès le premier couplet, ils sont réunis dans leur amour de la belle qu’ils adorent et qui est prisonnière des soldats. Il s’agit de la France. Monter à l’échelle, guetter en bas renvoient à leur action, à leur héroïsme pour la défense de leur patrie. En même temps on se retrouve dans les temps anciens, au Moyen âge lorsque la Dame en haut de sa tour attendait qu’un chevalier la délivre, réminiscence du passé culturel et historique de la France. Dans le deuxième couplet les deux héros sont réunis, bien qu’opposés par leur croyance, symbolique de la lumière, lumière de la vérité ou lumière de la foi. Le troisième couplet marque leur engagement, leur profession de foi, ils sont fidèles et croient en l’avenir de la France. Le quatrième évoque les temps agités, sous le symbole de l’orage et de la grêle (des obus et des balles) se dissimule la guerre. Quand le danger frappe à la porte et ne fait qu’un même si les opinions divergent, on ne peut avoir d’hésitation pour aller au combat. Mais dans le cinquième couplet on apprend qu’une embuscade a permis aux ennemis d’atteindre les Résistants, l’un est blessé, l’autre trouvera la mort. On les retrouve ensuite arrêtés et emprisonnés dans le sixième couplet dans des conditions terribles, avec un lit misérable, dans le froid de l’hiver et sans rien d’autre à manger que des rats. Identité et égalité dans le septième couplet pour les rebelles qui sont exécutés au petit matin, en criant jusqu’à la fin sous les balles du peloton vive la France, au couplet huit. Leur sang est de la même couleur car leur combat est identique. Ce sang va irriguer la terre au couplet neuf, ils ne sont pas morts pour rien car ils ont donné l’exemple et leur mort annonce un renouveau. Le dernier couplet, dix, rend hommage à ces hommes qui, venant de corps d’armée ou de région différents, d’ouest en est, ont contribué à faire renaître l’espoir de la libération. L’alouette et l’hirondelle annoncent le printemps, donc la renaissance du monde occidental.

Le lexique utilisé a plusieurs caractéristiques. On y trouve l’idée de la complémentarité : féminin et masculin, la rose et le réséda, l’aigu et le grave, la flûte et le violoncelle, celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas, deux catholiques et deux athées, l’ouest et l’est, Bretagne et Jura, la framboise et la mirabelle, le rouge et le jaune identiques aux couleurs des affiches. L’idée de l’unité est marquée par les pronoms indéfinis : l’un, l’autre, aucun des deux, les adjectifs indéfinis, tous (tous deux, tous les deux) même, les parallélismes de construction fou qui fait le délicat/fou qui songe à ses querelles, lequel montait à l’échelle/Et lequel guettait en bas, l’adjectif possessif leur, l’adjectif  qualificatif double (double amour au vers 62) Tout réunit ces jeunes gens que la politique et la religion ou son absence opposent.

Les deux couleurs rouge et jaune traversent tout le poème, rouge pour des lèvres et du cœur au vers 16, leur sang rouge au vers 47, un raisin muscat au vers 54, framboise au vers 59. Jaune pour les blés au vers 21, l’aube vers41 et mirabelle au vers 59.

Enfin un lexique archaïsant c’est-à-dire utilisé dans le temps anciens et qui n’est plus beaucoup employé à l’époque de l’écriture du poème comme la belle au vers 3, vive et qui vivra verra (sorte de proverbe) vers 18, la citadelle vers 27, le grabat vers 34 et passent de vie à trépas vers 42.

Bilan : Volonté de rendre hommage à des hommes courageux qui ont sauvé la France en donnant leur vie pour elle, éloge funèbre cadencé comme une complainte par le refrain qui revient dix fois. Attachement à la culture typiquement française avec les archaïsmes et les images médiévales (la Dame dans sa tour), un très beau poème facile à mépriser pour le réciter, servant à propager un appel à résister, à suivre l’exemple.

 

 

Publicités

Discussion

Pas encore de commentaire.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Découvrez mon dernier livre

Entrer votre adresse e-mail pour suivre ce blog et recevoir une notifcation des nouveaux articles

Mises à jour Twitter

%d blogueurs aiment cette page :