Études littéraires

Robert Desnos Demain in État de Veille (1943)

Âgé de cent mille ans, j’aurais encore la force

De t’attendre, ô demain pressenti par l’espoir.

Le temps, vieillard souffrant de multiples entorses,

Peut gémir : Le matin est neuf, neuf est le soir.

 

Mais depuis trop de mois nous vivons à la veille,

Nous veillons, nous gardons la lumière et le feu,

Nous parlons à voix basse et nous tendons l’oreille

A maint bruit vite éteint et perdu comme au jeu.

 

Or, du fond de la nuit, nous témoignons encore

De la splendeur du jour et de tous ses présents.

Si nous ne dormons pas c’est pour guetter l’aurore

Qui prouvera qu’enfin nous vivons au présent.

Plan détaillé de lecture analytique

I Découverte du poème : forme et structure

Forme : 3 quatrains de vers réguliers de 12 syllabes ou alexandrins, les rimes alternées ABAB/CDCD/EFEF), alternance de rimes féminines (A,C,E) et masculines (B,D,F). Rimes suffisantes ou riches (waR), (oRs) et (pReza). Les coupes ou pauses ne sont pa toujours régulières à l’hémistiche, Desnos appartient au mouvement Surréaliste. Il s’agit d’une poésie traditionnelle avec quelques rares écarts.

Structure du poème : 3 strophes qui forment un raisonnement logique, souligné par des liens logiques d’opposition (mais) et de concession (or). Tout se passe comme si on avait le raisonnement : thèse= Je ne crains pas la lutte avec le temps, antithèse=Mais c’est difficile de vivre dans les conditions matérielles de la clandestinité, nuit et jour nous veillons et synthèse=Cependant nous ne faisons pas cela en vain, notre attente a un sens, nous guettons la Libération. La progression du raisonnement est linéaire, au début le conditionnel marque une potentialité au vers 1 j’aurais et au dernier vers le futur prouvera marque une certitude.

II Étude du titre

Demain est un adverbe de temps, qui indique l’idée d’une attente, d’un futur tout proche. Cette idée traverse tout le poème, mais elle est omniprésente dans la première strophe qui donne le ton. Il s’agit d’un poème de guerre, on est en 1943 au moment de sa publication. Le poète, comme tous les Résistants, attend la fin de la guerre.

III Étude de l’énonciation (situation et système)

Qui parle ? Dans la 1ère strophe un narrateur à la 1ère personne, et dans la 2ème élargissement au nous (x5) jusqu’à la fin du poème. A qui s’adresse t-il ? Au v.2 Ô demain mis en valeur par l’apostrophe. Demain est tutoyé, c’est un demain familier du narrateur le Ô est le Ô poétique de la supplication et de l’adoration. Où se trouve le narrateur ? Nous vivons à la veille, nous veillons, nous gardons la lumière et le feu, ces exemples nous prouvent qu’il est dans la clandestinité, dans le maquis, par exemple dans le versons, caché dans une grotte. Le narrateur partage la vie des Résistants, Desnos a fait partie du réseau Agir en 1942.

Dans quel but le poème est-il écrit ? Pour faire connaître la vie du maquis, les difficultés, les états d’âme, les sentiments des maquisards, dénoncer les responsables de manière indirecte. Le système d’énonciation choisi est le discours avec les temps présent, futur, l’usage de la 1ère personne du singulier et du pluriel et surtout la 2ème personne du singulier. Denses s’adresse directement au lecteur, lui livre ses pensées.

IV Procédés d’écriture

1ère strophe : âgé de cent mille ans signifie même si j’avais cent mille ans, hypothèse qui entraine le conditionnel dans la proposition principale j’aurais encor la force. Il s’agit d’une sorte de défi lancé au Temps et à l’attente. L’image renvoie à une sorte d’immortalité fantastique (un homme qui aurait cent mille ans). On peut y voir aussi la référence à Hitler qui avaitt promis aux Allemands un grand Reich de mille ans, ici on mesure la surenchère dans le défi, 100.000. Encor est une licence poétique. De t’attendre Ô demain, le t renvoie à demain, deux fois mis en valeur, d’abord en début de vers et précédé du Ô de l’adoration, il n’est pas encore là, il est seulement pressenti par l’espoir, c’est-à-dire attendu. Le temps vieillard souffrant… est ici une personnification et aussi une allégorie du temps (représentation concrète d’une idée abstraite) deux figures d’analogie donc. La phrase est longue, se poursuit au delà du vers dans un enjambement pour rejeter peut gémir au début du vers suivant en position très visible, c’est encore un défi lancé au temps par la jeunesse résistante qui s’accroche à l’espoir. Au vers 4, un chiasme pour mettre en valeur la nouveauté, le renouveau qui s’oppose à l’attente et à l’ennui, on compte les jours, mais chaque jour est aussi un renouveau et une promesse. Le sens de cette strophe est : nous ne craignons pas l’attente.

2ème strophe : Mais marque une opposition, depuis trop de mois est une sorte de plainte étirée, une durée qui n’en finit pas, nous vivons à la veille est une expression au sens ambigu, la veille signifie que nous montons la garde, mais aussi que les repères sont brouillés, nous ne savons plus distinguer le jour de la veille du jour, les résistants perdent la notion du temps. Ensuite un enchaînement de verbes d’action de deux syllabes  veillons, gardons, parlons, tendons montre les activités répétitives des maquisards. Dans nous vivons à la veille, nous veillons, une allitération en v, de sonorités sourdes renvoient à la nécessité de parler bas pour ne pas être découverts. La veille manifeste aussi à la peur d’être pris. Nous gardons le feu comme les Vestales de l’Antiquité, les prêtresses du culte de Vesta, la déesse du foyer domestique chez les Romains. Son temple de forme circulaire était situé sur le Forum en dehors de la ville. Ces jeunes femmes devaient rester vierges et se consacrer entièrement au culte de leur déesse. Il s’agit d’une référence culturelle à la civilisation occidentale et à ses valeurs. L’image du feu renvoie à la vie dans les grottes, les bois, au couvre-feu obligatoire en ville au temps de l’Occupation. Les connotations du feu, sont la vie, la chaleur, l’enthousiasme de l’engagement. La couleur rouge orangé du feu s’oppose à la noirceur de la nuit dans la vie nocturne ou la vie souterraine cachée. Ce sont les conditions très dures de la clandestinité. Le sens de cette strophe est : le présent est rude, c’est la vie des maquisards cette armée de l’ombre.

3ème strophe Or, qui marque la concession et annonce la synthèse finale, du fond de la nuit, cette métaphore oppose l’image de la nuit profonde à la splendeur du jour, il s’agit d’une figure d’opposition, une antithèse. Quant à l’expression ses présents, au pluriel, donc multiples, leur sens est encore ambigu, soit les jours variés, avec des vécus différents, ou encore ses cadeaux qui sont les vies conservées, le petits matins avec les levers de soleil après l’aube et l’idée qu’on est encore sauf pour cette fois à la manière des malades entre la vie et la mort qui paniquent quand la nuit tombe et se sentent mieux au matin. Si nous ne dormons pas , c’est pour guetter l’aurore, ce vers connote l’idée de la mission et renvoie au titre du recueil État de veille. Nous vivons au présent, car demain sera devenu le présent quand l’heure de la libération aura sonné. le sens de cette strophe est : Nous ne faisons pas tout cela en vain, notre attente a  un sens, nous guettons la Libération. Ce poème dit l’espoir, l’attente, la certitude de l’importance de la mission collective, l’engagement pour la cause commune.

Bilan et pistes de commentaire :

Demain est un poème de guerre qui exhorte à résister mais rien quand on le lit, ne le signale expressément. L’intérêt de l’étude est celui d’un décryptage qui commence par le titre que l’on peut mettre en rapport avec la date de publication. Ce demain qui résonne comme une promesse est évoqué au beau milieu d’une guerre alors gagnée par l’occupant nazi. Ce terme qui résonne comme une injonction est synonyme de futur et donc de victoire.

On peut étudier trois pistes de commentaire, comme celle d’une construction argumentative pour convaincre avec un plan clair (thèse, antithèse, synthèse), ensuite une progression du je au nous. Le poète semble d’abord seul à défier le temps mais dès la 2ème strophe le nous remplace le je et revient par 7 fois avec des répétitions dans certains vers (7, 5,et 12) à chaque fois le nous donne le rythme et met en valeur la dimension collective de l’engagement. Pour finir la forme classique, aisément mémorable, en ce temps de clandestinité la poésie se transmet de façon orale comme les chansons.

La thématique du temps : avec l’emploi des temps, le poème contient 14 verbes conjugués et 3 à l’infinitif. Le dernier mot du poème est au présent, temps dominant dans les trois quatrains, le dernier vers commence par un verbe au futur prouvera. Le poète décrit le moment qu’il vit mais aussi il s projette dans l’avenir. Ensuite l’expression du temps en tant que moment dans la durée. Les compléments de temps jouent un rôle déterminants dans ce poème, ils donnent un relief aux verbes, et produisent un effet d’insistance. On peut opposer ceux qui expriment la durée pesante et douloureuse à ceux qui valorisent l’instant synonyme de vitalité et d’espoir dans ces lendemains évoqués auxquels le titre fait référence. D’un côté on trouve donc des expressions ou des images qui disent l’attente, le temps arrêté comme le temps personnifié en vieillard souffrant, depuis trop de mois, du fond de la nuit, et la veille. Celles qui traduisent l’instant demain, la nuit, le jour, les petits matins, la splendeur du jour, l’aurore et le présent. Enfin l’usage du rejet et la thématique de l’attente. Ceci permet au poète de jouer sur le sens. certains termes-clés comme t’attendre, la splendeur du jour figurent en tête de vers. D’autres comme peut gémir, dont le sujet est le temps, est rejeté au vers 4 après une mise en apposition pour bien le séparer de son sujet et signifier la durée.

Troisième piste de lecture : le jeu des allusions. La poésie de la Résistance s’inscrit dans une lignée, elle prolonge un héritage, les images traditionnelles, les symboles connus et aisément identifiables, l’usage de la rhétorique classique, le Nous qui représente un peuple ancien, un peuple de culture face à la barbarie et à l’ignorance nazie. Les allusions à l’Antiquité, l’image de la nuit de l’occupation, image symbolique, l’aurore comme la libération du joug nazi sont à lire comme des symboles cryptés.

 

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Discussion

Une réflexion sur “Robert Desnos Demain in État de Veille (1943)

  1. Merci , très beau texte .

    Publié par alarpad 2 | 7 novembre 2016, 7 h 45 min

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