Études littéraires

De la nudité des femmes dans le Récit d’un voyage fait en la terre du Brésil

brasiliaJean de Léry Chap VIII de la nudité des femmes Plan détaillé de lecture analytique
Introduction

Jean de Léry publie en 1578 un récit de voyage intitulé Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil, soit 20 ans après avoir vécu dans la colonie protestante de Villegagnon et s’être réfugié dans la tribu des Tupinambas après avoir été chassé de cette colonie.
Après avoir décrit les Indiens, il revient à la fin du chapitre VIII sur la nudité des femmes pour clore une polémique née autour de cette question.
Quelle est la thèse de Jean de Léry à propos de cette nudité et par quelle stratégie argumentative tente t-il de la justifier ?
Nous essaierons dans un premier temps de cerner cette thèse et nous verrons ensuite de quelle manière fort habile et complexe il procède pour argumenter.

I Quelle est la position de Jean de Léry sur la question de la nudité féminine ?
1) Une polémique s’est créée sur ce thème. Dans ce texte de Léry n’envisage que la nudité des femmes, il a décrit plus haut celle des hommes qu’il trouve sains et forts, beaux comme les statues antiques, il n’a pas insisté sur celle des femmes et il y revient en fin de chapitre. Du point de vue chrétien cette nudité pose problème. André Thevet a publié en 1557 Singularités de la France Antarctique, ouvrage dans lequel il dénonce cette nudité comme condamnable car tentatrice et contraire aux traditions religieuses. Léry veut donc lui répondre comme à tous ceux qui ont écrit et à ceux qui pensent que la fréquentation entre ces sauvages tous nus et principalement parmi les femmes incite à lubricité et paillardise. (l.2-3)
2) Il exprime un avis issu de l’expérience. De Léry est resté une année parmi les Tupinambas ainsi que le rappelle le sous-titre du chapitre VIII. Il fait référence à ceux qui comme moi ont vu. Son avis a donc la force du vécu à la différence de celui des gens qui n’ont jamais séjourné au Brésil ou très peu de temps, comme André Thevet et qui parlent sans savoir.
3) Malgré son expérience qui fait foi, la position de Léry n’est pas clairement exprimée et même assez ambiguë . En tant que chrétien il ne peut cautionner la nudité, à la l.18, il rappelle qu’Adam et Ève, après avoir avoir commis le péché originel se trouvèrent honteux d’être nus. Depuis lors le vêtement est en quelque sorte un rappel de la nature corrompue de l’être humain. Comme en témoigne cette déclaration Ce n’est pas cependant que… je veuille en façon que ce soit approuver cette nudité. Cependant il demande l’indulgence pour ces sauvages dont le climat et les traditions les poussent à vivre dans le plus simple appareil. Plus précisément il considère que la nudité plutôt grossière (l.7) de ces femmes est moins attrayante qu’on pourrait le croire.
En somme sa position est « Je n’approuve pas cette nudité des femmes indiennes qui est dans leurs traditions, car elle est contraire aux saintes écritures, mais elle est assez grossière et pas si tentatrice finalement ». L’originalité de la démarche de Jean de Léry dans ce passage ne se trouve pas dans sa position sur le sujet de la nudité des indiennes mais bien plutôt dans sa stratégie .

II Pour convaincre le lecteur et l’amener à réfléchir, il va user d’une argumentation très habile.
1) Son texte est d’abord extrêmement structuré. Il a les caractéristiques évidentes d’un texte argumentatif, de nombreux liens logiques Toutefois, Sur quoi je dirai, voirement, toutefois, et partant, tellement que, sans donc poursuivre ce propos plus avant, cependant que, mais… distribués tout au long du texte. Les verbes de parole se succèdent, comme réponde, dirai, en parler, maintiens, dire, résoudre, nier, ai dit, approuver, ai dit, montrer et l’usage de la première personne domine le texte je, me, moi,nous et l’adjectif possessif nos (l.25) et manifeste son engagement. De plus les temps employés sont le présent de l’énonciation ou le passé composé ou encore le futur, c’est-à-dire les temps du discours. Les trois paragraphes marquent les étapes de la démonstration , le troisième exprimant clairement la conclusion avec un élargissement dans un appel à Dieu et à la raison.
2) Il use aussi d’un raisonnement par concession en reconnaissant une partie de la thèse adverse sur la nudité, pour répondre à l’accusation de lubricité. Il concède en effet que l’apparence d’incitation à la lubricité est vraisemblable, et ensuite il la réfute car elle ne résiste pas à l’épreuve des faits. Il en a fait l’expérience personnellement, cette nudité grossière n’est pas si attrayante. Par contre ce qui est totalement déshonnête c’est de regarder ces femmes nues et il fait alors glisser la responsabilité sur les Européens. Ce ne sont pas ces femmes qui cherchent à les aguicher mais eux qui ont un regard de voyeur. Il procède de même avec l’accusation d’hérésie. L’objection, qui consiste à rappeler que la nudité des hérétiques européens va contre la Bible, est recevable. C’est indéniable. Mais ces pauvres américains (sans majuscule) ne connaissaient pas la Bible et ne cherchent pas comme cette secte hérétiques à provoquer la société. Ce sont seulement des traditions culturelles qui les motivent.
3) Il utilise également le raisonnement critique. Dans le premier paragraphe il avait déjà opéré un glissement vers les Européens, il va substituer à la critique de la nudité indienne, celle de l’excès de toilette des Européennes et pour ce faire il utilise une longue énumération accumulative pour insister sur la quantité et le gaspillage, sonorisée avec des allitérations en (f)dans attifets, fards, fausses, fraisés, infinies, femmes et filles, contrefont pour exprimer son mépris et des allitérations en (r) pour exprimer sa colère et son dégoût :fards, perruques, tortillés, grands, fraisés, vertugales, robes sur robes autres, de par, contrefont. Il oppose ainsi les femmes sauvages et celles qui se contrefont, l’authenticité et la sophistication, l’humilité et l’ostentation.
4) Il conclut dans le dernier paragraphe en formulant une invocation à Dieu. Il oppose finalement dans une figure d’antithèse l’honnêteté et la nécessité à la gloire et la mondanité. Il s’agit d’un appel à la raison, à la retenue et à la modestie, dans laquelle il critique du point de vue chrétien et en particulier protestant assez austère les mœurs européennes.

Conclusion
La thèse de Jean de Léry est exprimée de façon assez ambiguë, car il est contraint de respecter le dogme religieux auquel il adhère, mais le lecteur perçoit l’indulgence qu’il éprouve pour les Indiens qui représentent l’authenticité et la modestie qui font tant défaut aux Européennes. Sa stratégie d’évitement est remarquable et pleine de finesse.
Il rejoint dans certains passages un philosophe du siècle des Lumières comme Montesquieu qui critiquera avec tant d’humour la mode vestimentaire française dans ses Lettres persanes en 1721.

famille_dindiens_du_bresil_2

Publicités

Discussion

Pas encore de commentaire.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Découvrez mon dernier livre

Entrer votre adresse e-mail pour suivre ce blog et recevoir une notifcation des nouveaux articles

Mises à jour Twitter

%d blogueurs aiment cette page :