Études littéraires

Les Cloches du sommeil ou l’expression du présent en opposition avec le passé dans un poème moderne

Avant c’était le temps des petits matins d’août

Quand un peu de brouillard s’élève des eaux calmes

et que l’herbe est trempée de rosée goutte à goutte

et que le bateau plat glisse comme une palme

 

Avant c’était le temps des bains du crépuscule

et des eaux attiédies par le brûlant du jour

le temps du romarin le temps des libellules

le temps du temps perdu le temps d’un autre amour

 

Mais il faut maintenant changer de ton de tour

car trop de mes amis sont morts en pleine nuit

et j’ai pu trop souvent aux premiers pas du jour

m’éveiller en veillant un jeune mort transi

 

J’ai vu le sang couler j’ai vu des chars brûler

J’ai vu mourir des hommes et des enfants perdus

m’ont demandé à boire et leur vie s’écoulait

dans mes mains maladroites et le vin répandu

 

C’est le temps maintenant de ne plus oublier

ceux qu’on a réveillés pour les faire mourir

ceux qui chaque matin s’en vont les mains liées

le long d’un long couloir qui n’en veut pas finir

 

C’est le temps maintenant d’avoir une autre voix

et de sonner sans fin les cloches du sommeil

et de rendre aux dormeurs l’espérance et la foi

de chanter aux vivants le chant du grand réveil

 

Claude Roy Les Cloches du sommeil in Les Circonstances 1970

Le poème est paru en 1970 mais il a été écrit le 11 novembre 1942 jour anniversaire de la victoire de 1918.

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Plan détaillé de commentaire

I l’Expression du passé exprimé dans les deux premières strophes

  1. Syntaxe du passé : les liens chronologiques avec l’anaphore de avant adverbe de temps, les temps du passé avec c’était à l’imparfait, anaphore de c’était le temps, le présent de vérité générale avec s’élève et glisse, qui signifie que c’est ainsi que se passent en général les moments heureux, les généralisations avec les noms au pluriel : des petits matins, des bains au crépuscule, des eaux attiédies. Tous ces indices rendent compte de la quantité de souvenirs accumulés et conservés en mémoire.
  2. Des souvenirs chaleureux, une douceur de vivre. La douceur avec des adjectifs comme dans petits matins, eaux attiédies, un peu de brouillard (adverbe de quantité) qui donnent l’idée d’un filtre qui adoucit l’image; la beauté puisque les images sont distillées et précieuses avec un peu de, et goutte à goutte; le calme avec l’image du bateau plat qui glisse comme une palme, cette comparaison évoque la sérénité et les sonorités douces dans calme, libellules et palme avec la présence de consonnes liquides.
  3. L’expression de la vie : abondance des souvenirs, on a vu plus haut les pluriels, l’énumération d’évènements multiples avec la gradation binaire le temps de…la présence humaine suggérée dans les bains du crépuscule, la référence à un autre amour, la vie animale avec les libellules, et le temps illimité avec le temps du temps perdu, l’époque heureuse et insouciante où on avait du temps à perdre.
  4. transition : nostalgie d’un passé innocent et riche en opposition totale avec l’actualité de 1942.

II Opposition présent/passé dans les troisième et quatrième strophes

  1. Un rupture très marquée, avec un lien logique d’opposition : mais, conjonction de coordination, et  l’adverbe de temps maintenant placé en antithèse de avant. L’idée d’opposition est aussi marquée par l’expression changer de ton changer de tour, et la brutalité des sonorités en r, t, tr et la brutalité lapidaire des noms monosyllabiques : sang, ton, tour, trop, pas, jour et morts, enfin l’idée d’obligation contenue dans il faut.
  2. Expression du malheur en opposition au bonheur passé : avec le champ lexical de la mort aux vers 10, 12 14 15 et 18 en particulier les mots blessure et sang, le champ lexical de la destruction avec les chars qui brûlent, les images de la nuit et du froid en opposition avec la deuxième strophe le brûlant du jour, ici évocation du mort transi.
  3. Changement d’énonciation avec le passage à la première personne qui atteste de l’authenticité du témoignage vécu, l’expression de l’émotion, l’implication très forte du narrateur, et le passage au présent de l’énonciation c’est-à-dire au présent de l’écriture en 1942.
  4. transition : le présent s’oppose au passé comme le malheur au bonheur, mais la fin du poème, dans une nouvelle rupture, exprime un appel du poète au réveil collectif.

III Objectif du poète dans les deux dernières strophes : l’appel à la résistance

  1. Nouvelle rupture dans l’énonciation : effacement du narrateur, mise en avant de l’image des suppliciés, disparition de la première personne au profit du pronom indéfini on et du pronom démonstratif ceux qui élargit aux résistants anonymes et nombreux.
  2. Appel au devoir de mémoire : dans la troisième strophe, pour ne pas oublier ceux qui sont morts depuis trois ans déjà, ceux qui ont été emprisonnés, torturés, emmenés devant le peloton d’exécution au petit matin. Ces petits matins-là répondent dans un écho douloureux aux petits matins d’août. Des sonorités  marquent la tristesse dans l’expression le long d’un long couloir qui n’en veut pas finir, allitération en l et assonance en on, finale ouverte sur le son oir expression d’un étirement insistant due à la lourdeur du double pléonasme.
  3. Dernière rupture dans la dernière strophe : pour faire entendre une autre voix, expression de l’énergie et du dynamisme avec une accumulation d’infinitifs coordonnés par et, et l’utilisation de verbes d’action comme sonner, rendre, chanter, le champ lexical du bruit avec voix, sonner, cloches, chanter, chant et réveil, l’expression de l’intensité avec une gradation binaire dépendant du parallélisme c’est le temps maintenant, la mise en valeur du changement avec les antithèses dormeurs/vivants et sommeil/réveil, sans oublier la connotation religieuse des mots comme espérance et foi qui sont deux vertus théologales  sur lesquelles l’Évangile insiste beaucoup. Ces deux vertus donnent une dimension collective à la démarche du poète, plus cosmique. Cette dernière strophe marque un retour à la vie, un appel à la réaction, la métaphore du sommeil désignant l’état léthargique dans lequel se trouvent les Français qui acceptent la défaite et l’occupation de leur territoire, en somme un appel à résister, à s élever tous ensemble pour reconquérir la paix et la liberté.
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