Études littéraires

La Bicyclette dans Retour au calme de Jacques Réda 1889

Passant dans la rue un dimanche à six heures, soudain,

Au bout d’un corridor fermé de vitres en losange,

On voit un torrent de soleil qui roule entre les branches

Et se pulvérise à travers les feuilles d’un jardin,

Avec des éclats palpitants au milieu du pavage

Et des gouttes d’or-en suspens aux rayons d’un vélo.

C’est un grand vélo noir, de proportions parfaites,

Qui touche à peine au mur. Il a la grâce d’une bête

En éveil dans sa fixité calme : c’est un oiseau.

La rue est vide. Le jardin continue en silence

De déverser à flots ce feu vert et doré qui danse

Pieds nus, à petits pas légers sur le froid du carreau.

Parfois un chien aboie ainsi qu’aux abords d’un village.

On pense à des murs écroulés, à des bois, des étangs.

La bicyclette vibre alors, on dirait qu’elle entend.

Et voudrait-on s’en emparer, puisque rien ne l’entrave,

On devine qu’avant d’avoir effleuré le guidon,

Éblouissant, on la verrait s’enlever d’un seul bond

À travers le vitrage à demi noyé qui chancelle,

Et lancer dans le feu du soir les grappes d’étincelles

Qui font à présent de ses roues deux astres en fusion.

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Commentaire

Jacques Réda publie le recueil Retour au calme en 1989, dans lequel figure le poème La Bicyclette.

Ce titre peut paraître surprenant pour un poème, cet objet du quotidien, utilitaire, ne se prêtant pas a priori à l’écriture littéraire. Pourtant nous verrons que l’auteur écrit là un texte extrêmement poétique.

Pour cela nous étudierons d’abord les circonstances qui entourent la déouverte de cette bicyclette par le poète qui décrit la scène en composant une sorte de tableau, puis nous verrons comment le décor s’anime et se transfigure pour mieux mettre en valeur la transformation magique de la bicyclette elle-même.

I Les circonstances de la scène et la composition du tableau

 1) Les circonstances. On relève plusieurs indices spatio-temporels : un dimanche, à six heures. Il s’agit en fait de six heures du soir à cause de l’expression le feu du soir, qui équivaut au coucher du soleil. La rue est vide, on est dans un village ou plutôt une ville puisque c’est seulement ainsi qu’aux abords d’un village. La présence du narrateur est implicite avec on dans on pense, on dirait, voudrait-on, on devine. Le participe présent passant dans la rue inscrit l’action dans une expérience personnelle ou relatée comme telle d’un souvenir et d’une vision

  • 2) La composition du tableau. Le point de vue utilisé est placé à l’entrée d’une maison ou d’un immeuble. Au bout d’un corridor, c’est à dire d’un couloir qui indique des lignes de fuite, se trouve une porte avec des vitres en losange, derrière lesquelles on aperçoit un vélo noir, appuyé très légèrement à un mur. En arrière plan, une lumière très forte, réfractée à travers les branches et le feuillage d’un arbre du jardin. La lumière vient du fond et traverse la bicyclette ainsi que le vitrage, ce qui crée une atmosphère particulière. Les indications de couleur sont nombreuses, avec le feuillage vert, la lumière jaune, qui produisent un feu vert et doré, le grand vélo noir, et l’obscurité du corridor.

II L’atmosphère créée et la transfiguration du décor

  • 1) L’atmosphère. On peut d’abord la qualifier d’étrange, à cause du calme, du silence seulement déchiré par l’aboiement d’un chien. Cette sensation auditive va déclencher une série de visions imaginaires, des murs écroulés, des bois, des étangs. Le corridor représente une sorte de tunnel vers la lumière, vers la vie.
  • 2) La transfiguration du décor . Le décor, d’abord statique, va s’animer grâce à cette lumière. La métaphore du torrent de lumière en est la preuve, les rayons du soleil sont si intenses qu’ils sont comparés à un torrent qui roule ses flots impétueux. Des éclats de soleil palpitent au milieu de ce décor, tout se passe comme si les taches lumineuses se déplaçaient, comme si elles avaient une vie, un cœur qui battait. La transfiguration est achevée lorsque le feu vert et doré se met à danser pieds nus à petits pas légers, on peut dénombrer une métaphore, la lumière comparée à un feu, trois personnifications, la danse, les pieds nus, les petits pas légers, et deux enjambements qui marquent le mouvement et donc l’animation du décor. L’auteur utilise ici un registre fantastique avec l’irruption du surnaturel dans la réalité, le feu se met à danser, mais rien n’est inquiétant car tout est esthétique et poétique. Le décor banal d’un couloir est transformé en un écrin magnifique pour accueillir la bicyclette qui est l’héroïne du poème.

III Héroïsation de la bicyclette

  • 1) Sa mise en valeur. Le nombre de syllabes distingue le vers 7 (C’est un grand vélo noir de proportions parfaites) qui a douze syllabes, alors que les autres en comportent 14. De même dans la composition du tableau, les lignes du corridor mettent en évidence un point de fuite vers le vélo qui éclate en pleine lumière. De plus, il est enjolivé par des gouttes d’or en suspens sur ses rayons, petites touches de lumière, accents lumineux accrochés au métal. Ce qui donne un vélo noir et or, les couleurs du luxe. Enfin l’éloge de l’objet achève la mise en valeur, le vélo a des proportions parfaites.
  • 2) Son étrangeté. La bicyclette touche à peine au mur et on peut se demander comment elle tient debout. Ensuite elle est en éveil dans sa fixité calme, expression oxymorique opposant l’animation et l’immobilité.
  • 3) La transformation achevée du vélo. Elle est opérée par les caractérisations, elle a la grâce d’une bête, ou c’est un oiseau. Dans ces deux cas les éléments communs au vélo et à l’animal sont la ligne aérodynamique et la légèreté, le profil adapté à la course ou à l’envol. De plus cette bicyclette a la propriété de vibrer, on dirait qu’elle entend, donc elle a une vie propre, elle est personnifiée, on peut même imaginer qu’elle a des velléités de liberté et d’indépendance, qu’elle ronge son frein tellement son envie de bondir comme un animal sauvage est grande. Puis elle lance des grappes d’étincelles et devient un double soleil avec ses deux roues comparées à des astres, ce qui nous envoie dans l’imaginaire de l’espace et des étoiles. La bicyclette décolle dans une série d’allitérations en s au vers 18, 19, 20 et 21 qui imite le sifflement des roues, puis elle est mise en orbite.

 

Le poète, par la magie des mots qui traduit son imagination, parvient, à partir d’une vision de la réalité d’une simple bicyclette au fond d’un corridor, à transformer le décor et l’objet et à la faire entrer dans une autre dimension. Délivrée de son caractère terrestre, elle prend son envol et rejoint le soleil.

Jacques Réda, comme tous les poètes, comme Charles Baudelaire dans Parfum exotique, ne nous donne t-il pas avec ce poème une démonstration convaincante de la puissance de la poésie qui peut enchanter le monde ?

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