Études littéraires

Illuminations (1873-1875) Arthur Rimbaud Marine

Marine

Les chars d’argent et de cuivre-

Les proues d’acier et d’argent-

Battent l’écume,-

Soulèvent les souches des ronces.

Les courants de la lande,

Et les ornières immenses du reflux,

Filent circulairement vers l’est,

Vers les piliers de la forêt,-

Vers les fûts de la jetée,

Dont l’angle est heurté par des tourbillons de lumière.

 

220px-RimbaudLes Illuminations écrites entre 1873 et 1875 ont un titre énigmatique. Les poèmes qui les composent sont-ils des illustrations coloriées comme l’indique le mot anglais ou des visions hallucinées de leur auteur ? L’œuvre est particulièrement originale, les poèmes sont très courts, Rimbaud invente le vers libre et brode le plus souvent autour d’une image centrale. La première lecture de Marine nous montre qu’il s’agit d’un paysage très difficile à identifier, mais nous tenterons d’en proposer une interprétation personnelle, enfin nous verrons qu’il s’agit plus d’une vision que d’un paysage.

 

Le paysage qui se dessine à la première impression est difficile à identifier.

Le repérage des champs lexicaux dominants permet de désigner les thèmes de ce poème, mais on constate rapidement qu’ils s’opposent et ne facilitent pas la lecture. Les mots chars, souches, ronces, lande, forêt et fûts font partie du vocabulaire de la terre tandis que les mots proue, écume, courants, reflux, piliers et jetée font partie du vocabulaire de la mer. Ces deux champs lexicaux comportent à peu près le même nombre d’éléments. Les termes de chaque chacun d’eux sont dissociés par leur situation dans le poème, dans des vers différents (vers 1 et 2) par des regroupements qui les opposent dans des expressions qui perturbent le sens habituel comme courants de la lande, ornières du reflux, piliers de la forêt et fûts de la jetée. On dirait même que les mots ont été intervertis car on s’attendrait à lire fûts de la forêt et piliers de la jetée. On pense évidemment que ces contradictions sont voulues d’autant que certains rapprochements peuvent s’expliquer.

Ces rapprochements viennent essentiellement de la structure grammaticale, chars et proues sont reliés par la similitude de leurs compléments aux vers 1 et 2 : d’argent et de cuivre est très proche de d’acier et d’argent. Ils sont également sujets communs de deux verbes battent et soulèvent. Il en va de même pour courants et ornières sujets du verbe filent. Les autres termes sont aussi rapprochés par leur fonction de compléments déterminatifs ou circonstanciels de lieu aux vers 5 et 6, puis 8 et 9.

On a l’impression que les objets comme chars et proues, les mouvements comme courants et reflux, les lieux comme jetée et forêt peuvent à loisir devenir interchangeables. Cela contribue à créer une confusion totale, il devient difficile de savoir dans quel monde on évolue.

 

Une lecture un peu plus approfondie permet de proposer une interprétation de ce paysage. Le titre Marine renvoie à un paysage de bord de mer spécifique, peint sur toile, et d’un format particulier, rectangulaire et disproportionné, dont la longueur est nettement supérieure à la largeur. S’agirait-il alors d’un paysage marin réel, vu et décrit à la manière d’une peinture, s’agirait-il même d’un tableau de William Turner (1775-1851) meilleur paysagiste du mouvement romantique que Rimbaud admirait beaucoup et dont il a vu les principales toiles à Londres ? On a souvent rapproché ce poème du tableau Yacht approaching the coast peint vers 1835, exposé à la Tate Gallery. La similitude des techniques souligant la confusion entre les univers marin et terrestre est étonnante.

Intéressons nous ensuite aux autres champs lexicaux, ceux du mouvement et de la lumière. L’argent et le cuivre, l’acier et l’écume sont des indications lumineuses. Battent, soulèvent, courants, reflux, filent circulairement, les deux occurrences de la préposition vers, heurté et tourbillons sont des indications de mouvement. Ces deux champs lexicaux invitent à identifier un paysage marin du nord par les couleurs pâles suggérées. Les connotations de violence des mots chars et battent et même des proues d’acier confirment l’idée de tempête, de déchaînement de l’océan. Les ornières qui filent circulairement sont les gouffres qui s’ouvrent entre les vagues et qui tourbillonnent. .

Enfin le vers irrégulier utilisé par Rimbaud imite le déroulement des vagues ou le mouvement du flux et du reflux.

La cohabitation des deux paysages marin et terrestre est possible si on imagine le littoral balayé par les vagues de l’océan, on peut voir aussi des échos de la forêt dans les piliers de la jetée vus poétiquement et métaphoriquement comme des fûts. Les références au monde terrestre sont utilisées comme points de comparaison pour interpréter le monde liquide et informe de la mer.

 

Au final, il s’agit plus d’une vision que d’un paysage réel. La mise en relation du poème avec le titre du recueil Illuminations permet d’évoquer des hallucinations lumineuses. Nous avons vu la place importante qu’occupait la lumière qui s’associe au mouvement rendu par l’écriture.

Ce qui intéresse Rimbaud n’est pas de décrire ce qu’il a eu à un moment donné sous les yeux. Il essaie de trouver un nouveau langage poétique accessible à tous les sens à la fois et qui exprime l’inexprimable. Il veut se faire voyant comme il l’a écrit dans une lettre à Paul Démeny. Ce qui l’attire ce n’est pas la banalité des choses, mettre d’un côté l’eau et de l’autre la terre, c’est plutôt d’entrelacer les deux thèmes pour nous faire perdre nos repères et nous emmener dans sa vision.

Comme dans Soleils couchants de Paul Verlaine le poète cherche volontairement le brouillage pour faire naître des visions colorées et mêle les champs et les grèves. Les poètes de cette époque sont influencés par le mouvement impressionniste et les peintres qui juxtaposent les touches de couleur et qui osent des rapprochements surprenants. Créer le flou, mêler les images afin d’abolir l’ancienne manière de voir.

 

Représenter la réalité telle qu’elle est ou telle qu’on a l’habitude de la voir, peut-être pour se rassurer, n’intéresse plus les nouveaux peintres et les nouveaux poètes de la deuxième moitié du dix-neuvième siècle. Dans  Marine, Rimbaud nous apprend à voir autrement, à solliciter notre sens de la vue et à le stimuler avec notre imagination.

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