Études littéraires

Soleils Couchants Paul Verlaine (1866)

Une aube affaiblie

Verse par les champs

La mélancolie

Des soleils couchants.

La mélancolie

Berce de doux chants

Mon cœur qui s’oublie

Aux soleils couchants.

 

Et d’étranges rêves

Comme des soleils

Couchants sur les grèves,

Fantômes vermeils,

Défilent sans trêves,

Défilent, pareils

A des grands soleils

Couchants sur les grèves.

Paul_Verlaine_2

Les Poèmes Saturniens de Paul Verlaine contiennent quatre sections : Melancholia, Eaux fortes, Paysages tristes et Caprices. La section des Paysages tristes est la plus originale, Verlaine y fait fusionner les sentiments, manifestations de la vie intérieure, et les sensations, manifestations du monde extérieur, dans une écriture qui est voisine de la technique impressionniste utilisée en peinture, à savoir une juxtaposition de touches qui suggère sans netteté une atmosphère plus qu’un décor réaliste.

« Soleils couchants » est le poème d’ouverture des Paysages tristes. Verlaine exploite au maximum le pouvoir d’évocation des mots pour exprimer cette fusion des impressions et des sentiments engendrés par les couchers de soleil.

Nous verrons d’abord que ce poème présente une apparence de structure, mais que c’est pour mieux faire ressortir les impressions floues et le brouillage des images, enfin que tout concourt à créer une harmonie obsessionnelle qui repose sur des images et sur la musique créée par les mots.

 

Au premier abord le poème se présente de manière simple et organisée.

Deux strophes identiques, parfois dédoublées dans certaines éditions, sont reliées par la conjonction et. La ponctuation des huit premiers vers est identique, on trouve un point après le quatrième et le huitième vers, les virgules sont absentes. La deuxième strophe représente une seule phrase ponctuée par une série de virgules qui semblent créer un mouvement continu, une progression narrative. La disposition des rimes dans la première strophe, AB, AB,AB,AB, joue sur deux paires de phonèmes : li et chan. La disposition des rimes dans la deuxième strophe repose d’abord sur des rimes alternées, CD,CD, puis sur des rimes embrassées, CDDC, toujours sur deux phonèmes, cette fois rêv et eil. La répartition des accents sur les mots est presque invariable, soit deux ou trois accents distribués sur chaque vers et créant une mélodie répétitive. La structure syntaxique est identique aussi dans les deux phrases de la première strophe, sujet, verbe, complément d’objet direct, complément de détermination, sujet, verbe, complément d’objet direct, complément circonstanciel. Dans la deuxième strophe, sujet, complément de comparaison, apposition, verbe, verbe, complément de comparaison. Un axe de symétrie met en valeur l’expression fantômes vermeils défilent. Les répétitions de mots ou d’expressions structurent aussi le poème, la mélancolie deux fois, soleils couchants quatre fois, couchants sur les grèves deux fois, et défilent deux fois. La reprise de sons identiques dans les rimes, limités à l’extrême (quatre rimes pour tout le poème) et de sons voisins paronymes verse et berce, contribue à cette organisation presque simpliste.

Le caractère visuel du poème fait également son unité. Les images ou perceptions visuelles sont nombreuses, elles sont associées à un moment donné, précis, celui du soleil couchant. Ce sont des images de champs, de soleils couchants avec les couleurs suggérées, des apparitions vermeilles sur les grèves, dans une ébauche de paysage extérieur avec les caractéristiques habituelles d’un paysage éclairé par un coucher de soleil.

La tonalité lyrique du poème contribue elle aussi à son unité. Le sentiment de mélancolie domine la première strophe, repris par deux fois, diffusé par la douceur des sonorités du champ lexical constitué par affaiblie, verse, berce, doux, et qui s’oublie, marquant l’atténuation. La mélancolie est une tristesse légère qui invite à la rêverie propice aux visions. La présence marquée de l’expression mon cœur désigne le poète-narrateur comme objet de la mélancolie. Le nom mélancolie occupe une place centrale dans la première strophe, jouant un rôle syntaxique intéressant, d’abord complément d’objet direct de verse puis sujet de berce, d’abord passif puis actif, prenant progressivement de l’importance. Ce sentiment est associé à l’atmosphère de rêve créée par les soleils couchants. Ce poème est très bien structuré, son unité est parfaitement claire et pourtant certains indices nous laissent penser que tout concourt à créer une impression de flou.

 

En effet, les impressions qui se dégagent du poème sont floues et les images brouillées.

Les premiers indices qui apparaissent sont des contradictions. Le titre Soleils couchants et l’indication au premier vers d’une aube affaiblie sont temporellement antithétiques, l’aube correspond à la première lueur du matin, plutôt au lever du soleil qu’à son coucher. De même l’expression fantômes vermeils a un caractère oxymorique, les fantômes évoquant la blancheur et non le rougeoiement du couchant. De même, l’opposition entre les images à la fois persistantes dans sans trêves et fugaces dans rêves. De même encore, les indications qui renvoient à deux types de paysages, terrestre et marin avec les champs et les grèves, l’un évoquant la campagne et l’autre le bord de mer. Tout ceci crée une ambiguïté, une confusion dans les couleurs et les lieux.

Le recours fréquent aux comparaisons qui mettent en évidence les ressemblances et renforcent l‘assimilation. D’étranges rêves comme des soleils, des fantômes vermeils…pareils à de grands soleils, comparent des éléments abstraits à des éléments concrets contrairement à une démarche logique. On dirait normalement des soleils comme des fantômes dans la démarche habituelle qui veut qu’on parte de ce qui est connu et facilement identifiable. La seule référence au réel est celle des soleils, le reste du paysage flotte dans l’imaginaire.

Les confusions syntaxiques nous emportent aussi dans un monde onirique. L’utilisation du pluriel à la place habituelle du singulier dans les soleils couchants nous fait pénétrer dans un monde aux soleils démultipliés. La position du mot mélancolie, d’abord COD du verbe verse puis sujet de berce opère un glissement de la réalité vers le rêve. Ce poème mêle le réel et l’imaginaire, transforme la réalité des sensations en un sentiment, celui de la mélancolie qui fait naître à son tour les visions. Tout est flou comme dans la peinture impressionniste, le poète, comme les peintres, ne cherche pas à copier fidèlement le réel mais plutôt à suggérer des impressions chez le lecteur-spectateur. Chaque œuvre est un passeport pour le rêve, et pour mieux faire naître encore les impressions, Verlaine crée une sorte de musique obsessionnelle

 

L’harmonie obsessionnelle provient à la fois des caractères visuels et musicaux du texte.

De nombreuses répétitions produisent une impression lancinante de litanie, répétition de mots et d’expressions comme chants ou champs, soit à la rime des mêmes sonorités, le pentasyllabe étant un vers très court, soit dans le vers en rimes intérieures. Des assonances nasales en an, des allitérations en l, r ou s, les semi consonnes eil donnent un caractère répétitif à la mélodie du poème. Dans la première strophe on a presque l’impression de tourner en rond, de faire du sur place, matérialisant par là le sentiment mélancolique qui creuse son sillon dans la pensée. Cet immobilisme permet la naissance de la vision dans la deuxième strophe.

La vision intérieure est annoncée par la conjonction et qui met en attente d’un événement. La reprise du verbe de mouvement défilent, et l’utilisation de l’expression sans trêves animent la vision, mais sa dynamique est encore répétitive, la vision est renouvelée dans sa continuité, elle obsède le poète qui la revit indéfiniment. Les étranges rêves sont des créations de son imaginaire. Il s’agit d’une rêverie colorée, peine d’images fantômatiques qui prennent appui sur la réalité des couchers de soleil ou qui lui ressemblent.

 

Soleils couchants est un poème particulièrement original, grâce à un vers impair très court qui permet un retour rapide de la rime, utilisé pour créer un rythme lancinant qui matérialise un sentiment qui domine tout le poème, celui de la mélancolie. La musique ainsi créée, accompagne des images floues comparables à celles des tableaux impressionnistes. Le poète invite le lecteur à l’accompagner dans sa vision

Ce sentiment de mélancolie se retrouvera dans Il pleure dans mon cœur Ariette III, dans cette langueur qui pénétrera le cœur de Paul Verlaine sous l’influence de la pluie monotone.

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