Études littéraires

Le Novlangue dans 1984 de George Orwell

Introduction
Conçu au lendemain de la Seconde guerre mondiale , 1984 est nourri de l’expérience du totalitarisme. Sous la forme d’une contre-utopie ou dystopie, George Orwell de son véritable nom Éric Blair, brosse le tableau d’une société où chacun vit sous le regard de Big Brother, maître mystérieux et inaccessible d’Océania dont le visage est omniprésent sur les murs et les écrans. Winston, le héros du roman, est employé au Commissariat aux Archives.
À la cantine, il rencontre un collègue, Syme, philologue chargé de la rédaction du dictionnaire de la nouvelle langue officielle d’Océania, le novlangue.
En quoi consiste ce nouveau moyen d’expression et quels en sont les enjeux ?
Nous verrons d’abord quel est le contenu de cette réforme du langage et ce qu’elle révèle du système en vigueur dans Océania, ensuite que les caractéristiques du dialogue entre les deux interlocuteurs sont aussi fertiles en renseignements et enfin que l’ironie de l’auteur inscrite dans ce passage conduit le lecteur à s’interroger.
I La réforme du langage selon Syme pour Big Brother
1) Les processus mis en œuvre : appauvrissement du vocabulaire. Un champ lexical de la destruction avec destruction, se débarrasser, restreindre, supprimées et de plus en plus restreint. 3 domaines lexicaux concernés les synonymes vus comme significations subsidiaires donc superflues, les antonymes (bon/mauvais) dont la construction est limitée au seul préfixe in comme dans bon/inbon. Ce qui sous entend de bannir les autres procédés comme l’opposition du sens (haut/bas, vendre/acheter) ou les mots fabriqués sur l’opposition phile/phobe (anglophile/anglophobe). La langue ne sera plus polysémique avec une chaîne de mots vagues et inutiles comme excellent ou splendide mais deviendra monosémique comme la langue scientifique, technique ou professionnelle, pour plus de précision et de simplicité. Deuxième processus : une version définitive de la langue donc figée et immuable. Quand le processus de simplification sera achevé, il faudra apprendre ces mots par cœur et s’y tenir. Impossibles donc l’évolution du sens des mots, l’introduction de néologismes, l’adaptation au monde. Cette réforme passe par la destruction des mots considérée comme une belle chose Expression reprise avec insistance dans Vous ne voyez pas la beauté qu’il y a dans la destruction des mots.
2 ) Les objectifs poursuivis, clairement affichés et révélateurs du système. Il s’agit d’abord d’oublier l’ancienne langue imprécise et nuancée qui correspond à un passé sur lequel Big Brother souhaite non seulement tirer un trait mais qu’il envisage de remodeler à sa façon. Ensuite la langue devra seulement dénoter les choses et rien d’autre (aucune connotation) tous les concepts nécessaires seront exprimés chacun exactement par un seul mot dont le sens sera rigoureusement délimité. L’emploi insistant des deux adverbes de manière exactement et rigoureusement montre la détermination à atteindre l’objectif. Enfin restreindre les limites de la pensée est le but affiché par Syme. Ainsi que restreindre la pensée jusqu’à rendre impossible le crime par la pensée, c’est-à-dire anéantir toute velléité de critique, a fortiori de rébellion. L’expression crime par la pensée apparaît à deux reprises, car c’est le crime capital en Océania. Impossible en effet de concevoir des idées sans mots pour les matérialiser dans le cerveau. Les mots deviendront simplement des sons rapidement énoncés. Les personnes dont l’éducation aura été faite en novlangue n’auront plus accès à l’ancienne littérature, qu’elles ne comprendront pas puisque la possibilité de la traduire n‘existera plus. Pour elles, la civilisation véhiculée par les littératures traditionnelles sera perdue à jamais, et le passé sera lui aussi perdu, c’est le but.
II La forme du dialogue entre les deux interlocuteurs est aussi révélatrice du système préconisé par Big Brother.
1 ) Ce dialogue est plutôt un faux dialogue et même un monologue. Syme est seul à parler. Il interpelle Winston qui ne répond pas. Ses questions sont des questions rhétoriques c’est-à-dire qui reviennent à des affirmations, par exemple Quelle nécessité y a t-il à avoir un mot comme mauvais ? En fait, Winston se manifeste par des gestes qui constitueraient des didascalies au théâtre puisqu’on voit seulement une sorte d’ardeur froide flotter sur son visage en réaction au rappel de la responsabilité de Big Brother dans la réforme de la langue. On le voit également un peu plus tard sourire avec sympathie, du moins espérer en avoir montré les signes apparents sur son visage. On le voit bien, ce dialogue est sous haute surveillance, ce qui amène les interlocuteurs à se composer une contenance et rien dans leur comportement n’est naturel, comme en témoigne le fait que Winston n’osait se risquer à parler, après avoir entendu évoquer le nom de Big Brother, non qu’il ait pu un instant l’oublier, mais rien que l’évocation de son nom le rend malade de peur. Syme se montre excessivement volubile tandis que Winston se tait. Il se permet même de critiquer Winston pour en quelque sorte dénoncer son peu d’enthousiasme.
En somme ce dialogue est un simulacre de vérité qui montre l’état dans lequel vivent les personnages dans le monde de 1984. Toute liberté de penser, d’agir, de parler est abolie et à en juger par la réaction de Winston, celui qui n’est pas entré dans le moule est en grand danger. Il faut adhérer à la pensée globale et unique. Le novlangue et la surveillance généralisée sont deux des moyens d’oppression inventés par le gouvernement d’Océania.
III L’ironie de l’auteur se manifeste dans ce passage
1 ) Un certain nombre d’absurdités ne peuvent manquer de faire sourire. D’abord les déclarations enthousiastes sur la destruction de la langue, en particulier sur sa beauté, qui manifestent une certaine provocation de la part de l’auteur, en quelque sorte un électrochoc salutaire. Le sourire succède à l’étonnement, car d’où qu’elle provienne la destruction est toujours connotée négativement, du moins dans l’ancienne langue ! Ensuite l’idée selon laquelle il y aurait plus de déchets dans les verbes et les adjectifs que dans d’autres mots du langage, pourquoi pas dans les adverbes ou les noms ? Cette discrimination portée sur certains mots est totalement irrationnelle.
2 ) Les contradictions exprimées dans le passage : une belle chose, la destruction expression oxymorique de même que l’ardeur froide qui flotte sur le visage de Winston, ainsi que l’euphémisme qui pourrait aussi être considéré comme une antiphrase qui consiste à remarquer que Syme perçoit un certain manque d’enthousiasme chez son interlocuteur, sont autant de marqueurs de l’ironie de l’auteur. Le choix de la dénomination de Syme, désigné comme philologue, ce qui étymologiquement signifie qui aime la langue alors que ce dernier la détruit, est aussi contradictoire. Nommer novlangue un langage qui nie toutes les spécificités du langage est une contradiction signifiante, ce serait plutôt une nonlangue que ce langage devenu parfait selon le vœu de Syme.
3 ) Le choix de l’exemple de l’adjectif bon n’est pas là par hasard, l’opposition bon/mauvais ou bon/inbon a une dimension morale manifeste et plutôt simpliste dans ce monde manichéen d’Océania, d’autant que l’échelle de valeurs morales est référencée seulement en fonction de ce qui est conforme ou non aux idées du parti dominant .
Conclusion
La langue d’Océania ou novlangue est un des moyens inventés pour asservir le peuple, pour l’empêcher de conceptualiser la moindre pensée. Tous les caractères qui font la beauté d’une langue sont niés comme la polysémie, ou la connotation qui permettent non seulement de préciser une pensée, de la nuancer, mais aussi de la transmettre à autrui. La pauvreté du novlangue le condamne au néant. George Orwell a voulu attirer notre attention sur l’intérêt de nos cultures, de notre civilisation qui sont autant d’armes contre le totalitarisme.
Il faut veiller sur notre langue, l’enrichir, lui conserver sa flexibilité,la laisser vivre son évolution naturelle car elle est le garant de notre avenir d’hommes libres. Nous pouvons nous battre avec des mots, ce sont les armes des intellectuels, des philosophes et même de chacun d’entre nous. Voltaire l’a bien vu quand il a évoqué l’horrible danger de la lecture.

Publicités

Discussion

Pas encore de commentaire.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Découvrez mon dernier livre

Entrer votre adresse e-mail pour suivre ce blog et recevoir une notifcation des nouveaux articles

Mises à jour Twitter

%d blogueurs aiment cette page :