Études littéraires

Dissertation sur Candide de Voltaire

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Sujet : Peut-on dire que Candide de Voltaire a participé au combat des philosophes des Lumières pour le progrès de l’humanité ?

 

Le mouvement des Lumières s’est développé au cours du 18e siècle essentiellement dans sa première moitié. Voltaire et Montesquieu en sont les précurseurs, puis Diderot qui est le directeur d’un immense ouvrage, l’Encyclopédie. D’autres philosophes y ont participé, des scientifiques comme Condorcet ou d’Alembert. Rousseau intervient surtout dans la seconde moitié du siècle. Ils ont tous une démarche commune, la volonté de changer le monde, d’œuvrer pour le progrès humain. L’œuvre en prose de Voltaire va dans ce sens, traités, essais, lettres, et apologues.

Voltaire publie Candide en 1759, un conte philosophique, parodie des romans d’apprentissage en vogue, dont le fil conducteur est la lutte contre la doctrine de Leibniz répandue à son époque et qu’il trouve pernicieuse, autrement dit l‘Optimisme. Pour contredire cette théorie et la ruiner il met en scène un héros naïf qui va être amené à parcourir le monde pour découvrir , subir et souffrir mille maux, le jeune Candide.

De quelle manière alors Candide apporte t-il sa contribution au combat des Lumières ?

La démarche du philosophe consiste d’abord à critiquer les croyances, les institutions et les dérives qui nuisent au bonheur humain, mais il ne se contente pas de les détruire et propose dans son conte, de manière explicite et même implicite, des remèdes, des conseils, en un mot une philosophie de vie.

Voltaire s’emploie en premier lieu dans Candide à critiquer tous les dysfonctionnements de la société de son temps, à commencer par les théories fumeuses qui circulent, celle de Leibniz en particulier.

Cette théorie revient à dire que tout est pour le mieux dans le monde. Dieu qui est parfait n’a pas pu créer un monde imparfait, mais le meilleur des mondes possible. Le héros est élevé dans l’illusion de cette utopie avec comme mentor le philosophe Pangloss (en grec qui parle abondamment pour ne rien dire) qui justifie toute chose par des raisonnements faussement logiques. Par exemple il déclare que les nez ont été faits pour porter des lunettes aussi avons-nous des lunettes dès le premier chapitre.Voltaire dénonce ce qu’il nomme la physico-théologo-cosmolo-nigologie, ou science des nigauds, ses discours oiseux qui ne débouchent sur aucune action constructive. Les partisans de telles croyances sont dangereux car ils endoctrinent en abrutissant et conduisent à se contenter facilement de toute situation, de tout état sans en chercher les causes et les conséquences, sans chercher à rien modifier. Le jeune Candide va donc découvrir les démentis de cette pseudo philosophie en faisant des expériences malheureuses de par le monde, dues soit à des catastrophes naturelles comme le tremblement de terre de Lisbonne, soit à la responsabilité des humains.

Les religions sont tout aussi dangereuses dans le fait qu’elles entretiennent la superstition. Croire que prier va empêcher les tremblements de terre de se produire est ridiculisé dans le chapitre VI, en effet après que l’assistance royale a bien prié Dieu et chanté et fait brûler un nombre important d’innocents, le narrateur rapporte que la terre trembla de nouveau avec un fracas épouvantable.

Après les croyances, l’auteur de Candide va s’attaquer aux institutions, en premier lieu celle du clergé dont l’immoralité est mise en évidence. Un révérend père cordelier dérobe ses diamants à Cunégonde au chapitre X, le libertinage de l’abbé périgourdin est dénoncé au chapitre XXII, ainsi que l’alliance du Grand Inquisiteur avec le juif Issacar, qu’il aurait fait mettre à mort en temps normal, pour se partager les faveurs contraintes de Cunégonde au chapitre IX. Avarice, malhonnêteté et corruption sont imputables aux hommes d’église dans le conte. Voltaire stigmatise aussi l’alliance de l’Église avec la politique. Les Jésuites exercent une domination tyrannique sur le Paraguay au chapitre XIV et le lecteur voit au chapitre III les deux rois ennemis se battre au nom de Dieu puis le remercier par un Te Deum une fois le combat terminé. De même le Grand Inquisiteur a un vrai pouvoir politique, et l’esclavage est justifié par le pouvoir religieux ainsi que le déclare le nègre de Surinam au chapitre XIX. Le philosophe condamne l’Église et ses tribunaux de l’Inquisition responsables de l’Intolérance qu’il nomme l’Infâme, cette juridiction aberrante qui envoie Candide en prison, Pangloss et tout un cortège de pénitents à être brûlés au chapitre VI sur des accusations expéditives et fallacieuses. L’attaque contre l’Inquisition est violente, Voltaire insiste sur l’horreur des autodafés sensés plaire à Dieu.

Le pouvoir politique n’est pas en reste, l’auteur condamne le despotisme et l’arbitraire dont il use et abuse. Il dénonce la pratique de l’enrôlement au chapitre II dans lequel Candide se retrouve brutalement impliqué dans la guerre contre les Bulgares. Le gouverneur de Buenos Aires, le frère de Cunégonde, le négociant Vanderdendur, et le juge hollandais sont tous des despotes. Au chapitre XXIII l’amiral anglais Byng est exécuté de manière totalement arbitraire. La guerre est montrée dans toute son horreur aux chapitres II, III et XXIII.

L’esclavage est dénoncé dans toute son atrocité dans le récit du nègre de Surinam qui raconte les mutilations qu’il a subies et qui émeuvent bien entendu Candide et son valet Cacambo au chapitre XIX. De même l’auteur condamne la traite des femmes dans le récit de Cunégonde au chapitre VIII, qui a été violée et vendue au capitaine bulgare et au juif Issacar avant d’appartenir au Grand Inquisiteur.

Concernant la société elle-même, dès le début du conte, Voltaire s’insurge contre ses codifications, en particulier la référence aux quartiers de noblesse selon laquelle il ne serait pas nécessaire de prouver la valeur d’un individu à partir du moment où il serait né aristocrate et nanti d’ancêtres nobles. Le château de Thunder-ten-tronckh cristallise tous les faux semblants et justifie la puissance de ses hôtes, pourtant inutiles et incompétents. La société française quant à elle bénéficie d’un traitement particulier dans deux chapitres entiers. Au chapitre XXI Candide découvre selon les dires de Martin une société frivole et médisante un chaos, une presse dans laquelle tout le monde cherche le plaisir et plus loin la canaille écrivante, la canaille cabalante et la canaille convulsionnaire. Les critiques contre les nobles sont à peine dissimulées, la marquise de Parolignac par exemple dont le nom parodie celui des Polignac, les plaisanteries insipides, les fausses nouvelles annoncées. Hypocrisie, tromperies, extorsion de bijoux sont caricaturées à la manière de Montesquieu dans ses Lettres persanes parues en 1721. En somme la société française concentre tous les maux et toutes les perversités.

Comme on peut le constater, celui que la postérité nommera le patriarche de Ferney, a consacré son œuvre la plus célèbre à détruire les illusions et à lutter contre les injustices. Mais il ne s’est pas contenté de critiquer les croyances et les institutions, il a aussi de manière plus ou moins visible été constructif en proposant des remèdes.

Tout au long du conte en effet, l’auteur a disséminé des idées positives que le lecteur doit deviner dans une démarche participative.

Le jeune Candide héros de ce conte, parodie de roman d’apprentissage, évolue au fil du texte. Comme il part dans son existence de personnage nanti d’un capital, à savoir d’un jugement assez droit avec l’esprit le plus simple, qui justifie son prénom synonyme d’innocence et de candeur, il est facile d’imaginer qu’après avoir été aveuglé et manipulé il va enfin ouvrir les yeux sur la réalité concrète grâce à l’expérience. L’auteur plaide pour l’empirisme, la meilleure école de formation possible. Idée qui sera au centre de l’éducation d’Émile chez Rousseau. Son évolution va s’opérer lentement à la différence de celle du lecteur qui dès le début du conte aperçoit les grincements et les railleries sous-jacentes dans la description du paradis westphalien. Même au chapitre XVIII, Candide ne sait pas en Eldorado établir de critères de jugement. Il prend tout ce qu’il voit au pied de la lettre, mais son étonnement sert de référence au lecteur. A la fin du conte Candide, devenu un penseur éclairé remplace Pangloss le mauvais philosophe. Les deux personnages sont inversés. C’est la victoire de l’empirisme cartésien sur les croyances.

Voltaire plaide également dans Candide pour l’empathie et la solidarité entre humains. Candide bénéficie d’un heureux caractère et d’une bonté foncière. Il se comporte avec Cacambo son valet de manière fraternelle et il est sensible et ému au récit du nègre de Surinam. Les atteintes aux droits de l’homme, sans omettre ceux de la femme, comme en témoignent les récits de Cunégonde et de la vieille aux chapitres XI et XII, ne le laissent pas indifférent. Il considère qu’on pourrait gémir de ce qui se passe dans le monde en physique et en moral. Voltaire prône de venir en aide à autrui, de s’entraider car la lutte contre l’injustice ne peut être que collective. Moins d’égoïsme, plus de partage, Candide est une leçon d’humanité en faveur du progrès. Les hommes doivent se respecter, les lois doivent les protéger de toutes les dérives de l’arbitraire. La société doit être apaisée. Dans le pays d’Eldorado au chapitre XVIII, l’auteur met en scène une utopie politique et sociale, dont le lecteur peut conserver un programme pour un monde meilleur. Le monde idéal selon Voltaire est un monde organisé, le pouvoir politique n’a rien d’excessif et d’autoritaire, le roi est un homme comme les autres sans pouvoir divin, le protocole pour entrer au palais, autrement dit l’étiquette, est beaucoup plus simple. La société est beaucoup plus sereine, en découle une absence totale de délinquance et par voie de conséquence de répression, les prisons sont devenues inutiles. Voltaire ne pense pas qu’un monde réel sans prisons soit possible mais il souhaite qu’elles soient limitées au strict minimum et qu’un innocent ne se trouve pas emprisonné sur une simple lettre de cachet, sans jugement équitable.

Les villes doivent être plus agréables à vivre, plus propres et il jette les fondements d’un urbanisme esthétique. Les équipements, en particulier les équipements scientifiques qui font tellement défaut en France, permettraient d’éduquer les gens et de leur ouvrir l’esprit en leur apportant la connaissance

Le lecteur peut aisément remarquer qu’en Eldorado il n’y a pas de bâtiments religieux, ce qui ne signifie pas que Voltaire souhaite les voir disparaître dans la réalité, simplement il souhaite une plus grande tolérance entre les différentes confessions et n’accorde pas plus d’intérêt à l’une qu’à l’autre. Dieu n’interfère pas dans les affaires humaines. La relation à Dieu doit rester une affaire intime, sans ostentation.

Le lecteur peut trouver toutes ces propositions en creux dans la lecture du conte. Cependant la fin de l’ouvrage donne une leçon plus explicite, parfaitement développée dans le chapitre XXX. Avec des débuts fâcheux dans leur petite métairie, puisque Cunégonde enlaidit et devient acariâtre, que la vieille est infirme, et après s’être débarrassé du frère de Cunégonde et d’un jésuite, les personnages principaux ne sont pas de très belle humeur. Ils philosophent beaucoup dans des dissertations longues et infructueuses et finissent par consulter un derviche réputé qui ne les aide pas beaucoup mais rencontrent un vieillard Turc qui délivre une leçon de vie selon laquelle le travail éloigne de nous trois grands maux : l’ennui, le vice et le besoin. Candide fait sienne cette devise , ainsi que Martin qui pense à son tour que travailler rend la vie supportable. La métairie devient alors prospère, chacun exploitant ses talents. le fameux aphorisme selon lequel il faut cultiver son jardin prend alors tout son sens, il faut refuser les ambitions aléatoires et éphémères. La métairie s’oppose au château de Thunder-ten-tronckh de même que Candide s’oppose au bavard Pangloss, le bonheur est simple, il réside dans l’action et le travail bienfaisants, chacun a des compétences à mettre en valeur.

 

Voltaire n’a jamais cessé de lutter contre les injustices et l’intolérance tout au long de son œuvre et Candide ne déroge pas à cet engagement. Le conte philosophique apporte au lecteur plusieurs leçons, il faut se méfier des faux semblants, se détourner des chimères et des ambitions dangereuses, leur préférer l’engagement dans l’action.

Il s’inscrit dans une longue lignée d’écrivains humanistes et philosophes, de Rabelais et Montaigne jusqu’à Montesquieu et Diderot qui ont œuvré pour faire avancer l’humanité. Le progrès social est indéniable même si des résurgences de totalitarisme et d’intolérance se manifestent régulièrement et viennent compromettre l’épanouissement des individus en répandant la terreur.

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