Études littéraires

Noces à Tipasa (Albert Camus Noces)

 

ruines-romaines-tipazaQue d’heures passées à écraser les absinthes, à caresser les ruines, à tenter d’accorder ma respiration aux soupirs tumultueux du monde ! Enfoncé parmi les odeurs sauvages et les concerts d’insectes somnolents, j’ouvre les yeux et mon cœur à la grandeur insoutenable de ce ciel gorgé de chaleur. Ce n’est pas si facile de devenir ce qu’on est, de retrouver sa mesure profonde. Mais à regarder l’échine solide du Chenoua, mon cœur se calmait d’une étrange certitude. J’apprenais à respirer, je m’intégrais et je m’accomplissais. Je gravissais l’un après l’autre des coteaux dont chacun me réservait une récompense, comme ce temple dont les colonnes mesurent la course du soleil et d’où l’on voit le village entier, ses murs blancs et roses et ses vérandas vertes. Comme aussi cette basilique sur la colline Est : elle a gardé ses murs et dans un grand rayon autour d’elle s’alignent des sarcophages exhumés, pour la plupart à peine issus de la terre dont ils participent encore. Ils ont contenu des morts ; pour le moment il y pousse des sauges et des ravenelles. La basilique Sainte-Salsa est chrétienne, mais à chaque fois qu’on regarde par une ouverture, c’est la mélodie du monde qui parvient jusqu’à nous : coteaux plantés de pins et de cyprès, ou bien la mer qui roule ses chiens blancs à une vingtaine de mètres. La colline qui supporte Sainte-Salsa est plate à son sommet et le vent souffle plus largement à travers les portiques. Sous le soleil du matin, un grand bonheur se balance dans l’espace.

Commentaire

Albert Camus, philosophe, essayiste, romancier et dramaturge, né en Algérie en 1913 a publié pour la première fois en 1938 le recueil de quatre essais intitulé Noces qui ont un caractère autobiographique. Tipasa est un site situé à 70 kms d’Alger dominé par le massif de Chenoua qui abrite des ruines romaines où se rendent fréquemment les Algérois.  Comment l’auteur parvient-il à nous faire partager le moment parfait de cette rencontre avec  Tipasa ? Pour répondre à cette question nous étudierons d’abord la description de ce lieu d’une beauté sauvage, puis comment sa fréquentation régulière  devient un rituel de ressourcement et même de redécouverte de soi.

Tipasa est en effet un site familier d’une rare beauté qui enchante le voyageur.

Les nombreux imparfaits à valeur d’habitude marquent leurs rendez-vous fréquents, quand il écrit mon cœur se calmait, j’apprenais à respirer, je m’intégrais et je m’accomplissais, puis je gravissais…L’auteur utilise la première personne sous la forme des pronoms personnels je et j’ ou m’ et aussi les adjectifs possessifs comme ma ou mon pour marquer son implication et livrer ce souvenir intime. Non seulement ces rencontres ont lieu plusieurs fois mais aussi de manière prolongée, l’auteur y a flâné des heures à chaque visite. Les présents du texte sont bivalents, on peut les considérer comme des présents de narration, ce qui nous inviterait à lire cet extrait comme un récit à la première personne avec une réactualisation forte du souvenir ou encore comme des présents d’énonciation, l’auteur nous parlant directement dans le système du discours, interprétation confortée par l’emploi du passé composé a gardé. Dans ce cas, nous pouvons voir ce passage comme une confidence qu’il nous fait partager.

Le caractère exceptionnel du site est également dû au fait que la nature s’y mêle aux ruines romaines. Le champ lexical de la nature est très développé, constitué des absinthes, des insectes, du ciel gorgé de chaleur, des sauges, des ravenelles et des coteaux plantés de pins et de cyprès, sans oublier la colline qui supporte Sainte-Salsa et le Chenoua à la silhouette massive. La mer est toute proche avec ses chiens blancs d’écume qui courent sur le sable. Viennent s’ajouter à ce champ lexical les références aux monuments du passé, les ruines, la basilique Sainte-Salsa et ses sarcophages, enfin le temple avec ses colonnes. Les deux isotopies ne sont pas en opposition, mais s’entremêlent. Ainsi le temple mesure la course du soleil, puisque ses colonnes tiennent lieu d’horloge solaire, les sarcophages de la basilique se confondent encore avec la terre dont ils sont à peine extraits et en gardent l’empreinte, une ouverture dans un mur de la basilique sert d’oculus pour cadrer la vision du paysage alentour et le vent souffle à travers les portiques comme autant de tuyaux d’orgue.

Ce site prodigue un véritable festival de sensations, visuelles avec les références à la nature et aux monuments, les indications de couleurs des murs blancs et roses et les vérandas vertes du village et les chiens blancs de l’écume de mer, auditives avec le concert des insectes somnolents, la mer qui roule ses vagues et le vent qui souffle à travers les portiques, tactiles aussi avec le geste sensuel de caresser les ruines, olfactives enfin avec la mention des odeurs sauvages. De plus on peut noter une certaine violence dans le fait d’écraser les absinthes ou de l’activité des plantes qui exhalent des odeurs sauvages dans lesquelles le narrateur était enfoncé, ce qui nous invite à penser que cette rencontre est d’une intensité telle qu’elle produit nécessairement des effets puissants sur lui qui vient dans ce lieu avec une intention plus ou moins consciente que le lecteur se doit de deviner.

 

La fréquentation de ce site permet au narrateur de se ressourcer et de se redécouvrir.

Dans une véritable symbiose avec Tipasa, qui indique l’idée d’une réciprocité, de vivre ensemble d’après son étymologie, le narrateur détaille toutes les phases par lesquelles il passe, comme autant détapes à franchir pour parvenir à l’échange total, comme d’ouvrir ses yeux et son cœur en guise de préambule, ce qui ne paraît pas si simple en regard de cette puissance qu’un humain n’est pas apte à supporter, il fallait qu’il apprenne à respirer pour réguler les battements de son cœur pendant et après l’effort. Il gravit des coteaux qui sont aussi symboles de ces étapes qui jalonnent son parcours initiatique. Il se met au diapason de Tipasa, il se hausse jusqu’à lui. Mais le site n’est pas en reste, il donne à travers le petit monde de l’herbe un concert, il livre des soupirs tumultueux que seul un être sensible et sensuel peut entendre et délivre des odeurs sauvages qui entêtent et enivrent. Cette symbiose réussie est une sorte d’acmé dans la rencontre qui va avoir des effets salvateurs.

Le cœur du narrateur se calme d’une étrange certitude sous la garde tutélaire du Chenoua à l’échine solide, il s’accomplit et retrouve sa mesure profonde, ce qui signifie qu’il a l’impression d’être arrivé au but, d’être à sa place, en osmose avec l’environnement, en toute sécurité. Il est récompensé en quelque sorte des efforts accomplis pour parvenir à cet état de grâce. Le lieu livre son secret, établit une passerelle entre le passé et le futur, médiateur du temps, témoin de l’éternité du monde, en regard de cet homme qui n’est qu’un passager à la durée limitée mais en demande d’absolu. Les sauges et les venelles poussent dans les sarcophages comme symboles d’éternité, de renaissance infinie de la vie. L’homme participe un tout petit peu de cette éternité pendant quelques précieux instants au cours desquels il capte la mélodie du monde.

Tipasa apporte en offrande une leçon de philosophie. Sa position dominante le rend propice à prendre du recul et à déchiffrer la géographie du monde d’en bas. Le village devient une entité banale avec ses murs blancs et roses, ses vérandas vertes. On ne perçoit plus le bruit du village qui n’est plus que taches de couleur et formes géométriques. Le pronom personnel nous succède au je, après être passé par le on indéfini, ce qui signifie que narrateur partage avec le lecteur et avec l’humanité entière qui correspond à l’espace agrandi du monde cet état d’extase sur lequel il pose le nom de bonheur et qu’il matérialise puisqu’il le perçoit qui se balance dans l’espace. Cette conception du bonheur peut être envisagée comme un eudémonisme païen, un panthéisme ou une rencontre avec Dieu selon qu’on est croyant ou non, ce qui compte est cette jubilation éprouvée dans un lieu de perfection.

 

Cette expérience initiatique vécue par Albert Camus dans Noces est la preuve que le monde et l’esprit qui le construit ainsi que le corps qui le ressent peuvent ne faire qu’un. Noces à Tipasa pourrait s’intituler Noces avec Tipasa tant la symbiose est parfaite. Camus nous livre sa formule du bonheur à la seule condition de trouver le lieu propice à cette adéquation totale entre l’homme et le monde.

La tonalité lyrique de ce texte en fait un véritable poème en prose.

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Discussion

2 réflexions sur “Noces à Tipasa (Albert Camus Noces)

  1. Magnifique ! Chère Lise, vous méritez un 20/20 et plus si ce n’était pas mathématiquement incorrect !
    Colette et moi connaissons bien Tipasa, étant du coin, dans le temps…
    Bravo, continuez à nous régaler les neurones.

    Publié par Colette et Régis Maldamé | 1 mai 2016, 17 h 05 min
    • Merci beaucoup, c’est très sympa. En effet vous avez dû apprécier ce site de Tipasa que je regrette de ne connaître qu’à travers le texte de Camus, mais il en parle si bien.J’ai rédigé le commentaire de ce texte qui a été donné au devoir commun de première à Champollion dont je reçois quelques élèves. Quand je l’ai lu je n’ai pas pu résister.

      Publié par lisenanteuil | 7 mai 2016, 14 h 34 min

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