Études littéraires

La Fontaine Fables Le Philosophe Scythe 1678 Commentaire

lafrigaudm

Le Philosophe Scythe

Un philosophe austère, et né dans la Scythie,
Se proposant de suivre une plus douce vie,
Voyagea chez les Grecs, et vit en certains lieux
Un Sage assez semblable au vieillard de Virgile,
Homme égalant les Rois, homme approchant des Dieux,
Et comme ces derniers, satisfait et tranquille.
Son bonheur consistait aux beautés d’un jardin.
Le Scythe l’y trouva, qui la serpe à la main,
De ses arbres à fruit retranchait l’inutile,
Ebranchait, émondait, ôtait ceci, cela,
Corrigeant partout la nature,
Excessive à payer ses soins avec usure.
Le Scythe alors lui demanda
Pourquoi cette ruine ? Etait-il d’homme sage
De mutiler ainsi ces pauvres habitants ?
Quittez-moi votre serpe, instrument de dommage.
Laissez agir la faux du temps :
Ils iront assez tôt border le noir rivage.
J’ôte le superflu, dit l’autre, et l’abattant,
Le reste en profite d’autant.
Le Scythe, retourné dans sa triste demeure,
Prend la serpe à son tour, coupe et taille à toute heure,
Conseille à ses voisins, prescrit à ses amis
Un universel abattis.
Il ôte de chez lui les branches les plus belles,
Il tronque son verger contre toute raison,
Sans observer temps ni saison,
Lunes ni vieilles ni nouvelles.
Tout languit et tout meurt. Ce Scythe exprime bien
Un indiscret stoïcien ;
Celui-ci retranche de l’âme
Désirs et passions, le bon et le mauvais,
Jusqu’aux plus innocents souhaits.
Contre de telles gens, quant à moi, je réclame.
Ils ôtent à nos coeurs le principal ressort :
Ils font cesser de vivre avant que l’on soit mort.

Commentaire littéraire

Jean de La Fontaine a fait paraître deux recueils de fables en 1668 et 1678, le premier dédié au Grand Dauphin, fils de Louis XIV et le second à son petit-fils que Fénelon éduquait en prenant exemple sur les Fables. Toute l’œuvre de La Fontaine est marquée par le thème du bonheur, en particulier par une incitation à aimer la vie et la nature.

La fable intitulée  Le Philosophe Scythe  se situe au livre XII, dernier livre des Fables, elle appartient à un ensemble de textes qui appellent à réfléchir à la place de l’homme dans l’univers.
Quelle est précisément la leçon que nous offre ici le poète et de quelle manière est-elle dispensée ?
Nous répondrons à cette problématique en essayant d’abord d’analyser les éléments qui constituent son message, puis d’apprécier la stratégie avec laquelle il nous est délivré.

Quelle est donc la leçon de vie donnée par La Fontaine ?
La Fontaine appartient à un groupe d’auteurs du dix-septième siècle admirateurs de l’Antiquité, et dans la fameuse Querelle des Anciens et des Modernes il a pris le parti des Anciens, grecs et latins. Sa culture personnelle est pétrie de la pensée antique et dans cette fable il s’inspire d’un auteur latin Aulu-Gelle (deuxième siècle après J.C) qui dans son ouvrage Les Nuits Attiques met en scène des personnages qui s’entretiennent de sujets philosophiques. Il a aussi emprunté à Virgile dans les Géorgiques le personnage du vieillard grec, sage en raison de son âge et de sa riche expérience de la vie. Ceci explique la référence au noir rivage au vers 18 qui est inspiré du noir Galèse qui arrosait les cultures de Coryce et la référence à l’Homme égalant les Rois, homme approchant des Dieux, au vers 5, inspiré là encore de l’homme qui s’égalait dans son âme aux rois chez Virgile. Et le vieillard de La Fontaine comme celui de Virgile nous invite à un idéal de vie équilibré.
Cultiver son jardin est une métaphore de la manière de diriger sa vie et ce vieil homme en donnant une leçon de jardinage à son interlocuteur lui délivre sa philosophie de la vie. Pour tailler ses arbres à fruits, il se contente de retrancher l’inutile. Il ébranchait, émondait, ôtait ceci, cela. On le voit se livrer à un entretien raisonné, mesuré. Il s’agit seulement de corriger la Nature, de la discipliner tout en la respectant. La Nature au dix-septième siècle est omniprésente dans les œuvres littéraires ou les peintures, et c’est toujours une nature maîtrisée, comme en témoignent les jardins à la française avec leurs massifs taillés au cordeau, figurant des formes géométriques harmonieuses et savantes. N’oublions pas non plus les bergers de l’Astrée de d’Urfé ou des Caractères de La Bruyère qui gardent les moutons appuyés sur leur houlette enrubannée. Cependant la nature de La Fontaine maître des Eaux et Forêts est certainement plus proche de la réalité, mais toujours avec mesure, et simplicité selon l’idéal classique.
Il s’agit de définir les bases d’un bonheur simple. Le bonheur du vieillard consistait aux beautés d’un Jardin. Le mot Jardin avec sa majuscule réfère au Jardin d’Eden et à la vie bienheureuse du paradis terrestre. La terre est un paradis accessible à celui qui sait la voir et y vivre. Le jardin est un lieu éloigné des vaines querelles humaines, loin du bruit et des disputes, où le poète rêveur peut se retrouver en lui-même et penser librement. La nature est généreuse, excessive à payer ses soins avec usure à celui qui sait la faire valoir. Cet attrait pour le jardin et les plaisirs simples qu’il procure se retrouve dans le Songe de Vaux et La Fontaine y écrivait déjà
Errer dans un jardin, s’égarer dans un bois,
Se coucher sur des fleurs, respirer leur haleine
Ou celui d’un ruisseau roulant sur des cailloux,
Tout cela je l’avoue a des charmes bien doux.
Cependant il manquerait une dimension à cet idéal de vie simple et mesuré, si nous comprenions que bonheur raisonnable signifierait un modus vivendi sentimentalement plat. Ce serait faire un énorme contresens. En effet, le vers 32 souligne l’importance des désirs, ce qui est bon, tout en les plaçant en antithèse par rapport aux passions qui constitueraient le mauvais. Les passions étant définies au dix-septième siècle comme une souffrance due aux excès et à la démesure, on peut accepter la recommandation de La Fontaine. Tous les auteurs du siècle classique dénoncent unanimement les passions, Madame de La Fayette par exemple ou Racine qui sous l’influence du Jansénisme en montrera les effets désastreux dans ses tragédies. La Fontaine a aussi été influencé par les idées jansénistes au cours de son séjour au séminaire en 1641.
L’idéal de La Fontaine correspond donc à l’idéal classique qui fuit toute démesure. L’homme trouve le bonheur dans une vie simple, agrémentée de plaisirs, dans la fréquentation de la nature, au sein d’un pré carré fleuri et dénué d’importuns, qu’il réussit fort bien à nous vanter, en mettant en jeu tout son talent.

Comment La Fontaine parvient-il à nous persuader de choisir son modèle de vie ?
En choisissant tout d’abord judicieusement ses personnages. Les Scythes sont un peuple ancien à la réputation pour le moins rustique, voire barbare, un peuple rude qui vivait au bord du Danube. Les Grecs, au contraire, fondateurs de notre civilisation, ont fourni tant de grands auteurs et d’artistes de génie, que la postérité ne peut que les admirer, voire les imiter. Même si le Scythe de cette fable est désigné comme un philosophe, il y a fort à penser que sa philosophie ne tiendra pas face à celle du vieillard Grec. Et les deux personnages s’opposent fondamentalement tout au long de la fable. Les champs lexicaux en témoignent. Le vieux sage grec est associé à une plus douce vie, il est désigné comme un Homme égalant les rois, homme approchant des Dieux, il est satisfait et tranquille. Le mot bonheur associé aux beautés d’un jardin, renvoie une image idyllique et pleine de promesses de douceur. A l’inverse, le Scythe évoque la ruine, le dommage, le noir rivage, la faux du temps. Il habite une triste demeure, de nombreux mots qui sonnent rudement avec une allitération en r ou qui évoquent des images de dégradation.
Les deux personnages s’opposent aussi dans leur façon de vivre et d’agir. Le sage grec agit avec tempérance, ne retranchant dans son jardin que l’inutile, et en suivant le rythme de la nature, il émonde, il ôte le superflu, il facilite la pousse qui sans son intervention serait étouffée par la prolifération des mauvaises herbes ou des branches mortes. Le Scythe, quant à lui, n’applique pas les recommandations du sage, et se livre à une véritable destruction, un universel abatis, et par dessus tout ne suit pas les préceptes de l’agriculture du respect de la lune, montante ou descendante, puisqu’ il agit Sans observer temps ni saison/Lunes ni vieilles ni nouvelles . Le personnage est indiscret, au sens ancien qui signifie sans discernement, sans jugement. De nombreuses hyperboles soulignent cet excès, comme l’adjectif universel, le superlatif les plus belles branches, l’adjectif indéfini de totalité tout dans contre toute raison, le pronom indéfini dans tout languit et tout meurt et les prépositions sans et ni dans Sans observer temps ni saison/Lunes ni vieilles ni nouvelles
La rencontre entre ces deux personnages est théâtralisée et habilement mise en scène. Le lecteur imagine fort bien le voyageur Scythe importun, donneur de leçon et incapable de saisir l’intérêt de l’exemple donné par le vieillard qui, de son côté, garde son calme olympien pour tenter d’expliquer patiemment à son rustre interlocuteur le bien fondé de sa démarche. La Fontaine fait dialoguer ses deux personnages et leurs paroles sont rapportées directement pour donner plus d’assise à leur point de vue. L’auteur n’accorde pas moins de cinq vers de paroles rapportées au Scythe, incorrigible bavard, et seulement deux au sage Grec qui n’a aucune raison d’en dire plus. On peut aussi lire du discours narrativisé lorsque le Scythe, toujours aussi imbu de lui-même et sûr de son fait à son retour de Grèce Conseille à ses voisins, prescrit à ses amis, c’est-à-dire répand abondamment sa parole pernicieuse autour de lui.
La Fontaine, grand poète, sait aussi jouer de la variété du rythme des vers de sa fable en usant de l’accumulation des imparfaits pour mettre en valeur l’activité énergique du sage Grec malgré son âge avec retranchait, ébranchait, émondait, ôtait aux vers 9 et 10. Il joue aussi avec l’irrégularité des vers, puisque les dodécasyllabes alternent avec les octosyllabes. On remarque par exemple la solennité des vers 5, 6 et 7 Homme égalant les rois, homme approchant des Dieux/Et, comme ces derniers satisfait et tranquille/Son bonheur consistait aux beautés d’un jardin, qui s’oppose à la vivacité du rythme infernal du travail de destruction massive du Scythe dans son jardin, dans les vers 27 et 28. Le poète reprend le vers long pour intervenir et définir son credo dans les derniers vers de la fable.
Car La Fontaine n’hésite pas à entrer en scène aux trois derniers vers, dans une expression redondante et vigoureuse, quant à moi, je réclame, avec un sens beaucoup plus fort à cette époque accordé au verbe réclamer, il faut entendre ici : je clame haut et fort. Et il dénonce les Stoïciens, dont le Scythe était le représentant métaphorique, et leur philosophie austère, intransigeante et rigoriste. Ces rabat-joie sont désignés par l’expression péjorative de telles gens, accusés e vouloir ôter tout intérêt à la vie terrestre, de vouloir supprimer toute source de joie et tout désir. La Fontaine s’oppose ici, bien plus qu’aux Stoïciens, aux puissants dévots de son époque, à la Compagnie du Saint Sacrement par exemple avec laquelle Molière lui-même avait eu maille à partir et qu’il avait caricaturé dans Tartuffe.

Ainsi, c’est avec force que La Fontaine prend position en faveur d’une conception douce et agréable de la vie sur terre, loin de la vallée de larmes représentée par certains ecclésiastiques de son époque. Ce poète doux et tranquille, promoteur d’une paresse hédoniste, défend les sentiments et les désirs en tant que ferments du bonheur, dans une tradition ancienne des philosophes grecs amoureux de la vie et de ses plaisirs. Il met son talent de fabuliste, habile à manier ce petit récit vivant et allégorique, au service d’une philosophie du bonheur, contre tous les penseurs chagrins du siècle classique.
Cette fable revisite la pensée d’Épicure qui avait fondé à Athènes au troisième siècle une école justement nommée le Jardin.

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