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Le foie gras de la promesse politique : article de Natacha Polony

Le foie gras de la promesse politique (Natacha Polony, Le Figaro)
Le temps des fêtes s’achève, on a remisé les guirlandes et le sapin, les crèches et les cotillons. Et parmi les récits et les débats, il est une petite musique qui revient chaque année et qui sonne à nos oreilles comme une étrange parabole contemporaine. On l’entend sur les télés et les radios, quand les économistes s’interrogent sur les dépenses des Français pour leurs agapes. Et le foie gras, on peut encore en manger, du foie gras ? Produit à grande échelle dans des conditions d’élevage et de production infâmes, pour que la grande distribution puisse en proposer toute l’année à des prix imbattables, en négation complète de sa nature réelle de produit artisanal de saison, il ne devrait même pas s’appeler foie gras. Et il y aurait tant d’autres possibilités de se faire plaisir avec de beaux produits, plus simples mais authentiques. À ce stade, immanquablement, un intervenant se fait l’avocat des « pauvres » : « Mais vous ne voudriez pas empêcher les pauvres de rêver avec le mot foie gras ! » Ah, le droit des pauvres gens à rêver !
Ceux qui vendent des produits indignes sont donc des philanthropes, ils permettent le rêve. Ils sont donc sociaux et démocrates, puisqu’ils luttent contre ces inégalités insupportables qui privent les plus pauvres de ce à quoi les riches ont accès. Admirable ! Un tel raisonnement laisse de côté un point. Oh, pas grand-chose. Une paille… Le fait que ces produits qui usurpent un nom qu’ils ne sont pas dignes de porter sont vendus à un prix infiniment trop élevé pour ce qu’ils sont. Autrement dit, il y a bien des gens qui se font de l’argent sur le dos des pauvres et de leur « droit au rêve ». Dans ce merveilleux système, les pauvres n’ont pas davantage le droit de rêver qu’ils ne l’avaient avant : le rêve existait pleinement, au contraire, quand, une fois de temps en temps, pour certains une fois dans une vie, ils s’offraient le produit tant convoité. Aujourd’hui, on leur fait croire qu’ils peuvent accéder à leur rêve en leur vendant du vent. Une étiquette sans rien derrière. Du rêve frelaté. Mais qui ne manque pas d’enrichir les marchands d’illusions.
La parabole vaut pour le reste. Les mots, les promesses, vidés de leur sens, de leur vérité, pour vendre du rêve à un peuple prêt à croire les marchands de bonheur. Vous voulez que vos enfants réussissent ? On va vous vendre des diplômes dévalués, des étiquettes mensongères en transformant le collège en une vaste garderie où les notes, ces méchantes sources de traumatisme, auront disparu, comme les humanités classiques, ces derniers relents d’un élitisme scandaleux, auront été éradiquées. Mais les « pauvres » pourront rêver que leur enfant a un bac + 5 même s’il n’y a aucun emploi à la clé… Peu importe. Ils ont « droit au rêve ». Et ceux qui les auront trompés sont des bienfaiteurs de l’humanité qui se battent pour la démocratisation en offrant une heure de « découverte » du latin ou d’une deuxième langue vivante à tous, sous forme de parcours « ludique » ou de « projet pédagogique citoyen ». Vous reprendrez bien un peu de faux foie gras ?
Et ce peuple rêve de volontarisme politique, de décisions courageuses ? Au lendemain d’événements tragiques, on reprend une mesure qu’on qualifiait de fasciste deux semaines auparavant. Puis on recule, on s’écharpe, une ministre dément le président, qui finalement insiste. Qu’importe, le peuple aura pu croire l’espace d’un discours qu’il avait des dirigeants et que ceux-ci étaient portés par des convictions. Ils ont « le droit de rêver ».
Et ce peuple, en Corse, s’insurge parce que l’on tend des guets-apens aux pompiers et aux policiers qui risquent leur vie pour leurs compatriotes. Ils découvrent, ces Corses, ce qui est devenu une banalité partout ailleurs : des petits voyous, des ordures, tendent des pièges aux pompiers, aux policiers et aux médecins. Jusqu’ici seuls le Limousin et la Corse étaient épargnés. C’est fini. Alors, ce peuple corse réagit, comme devrait réagir l’ensemble du peuple français. Malheureusement, quelques crétins excédés et excités en profitent pour exprimer leur racisme. Et l’on explique à l’opinion que le drame, c’est le racisme, l’islamophobie. C’est ça, l’info principale. Il ne faudrait surtout pas affronter le véritable problème, la constitution de ghettos dans lesquels des jeunes abêtis par l’inculture et l’absence de perspective haïssent la société qui les nourrit. Non, le peuple a droit au rêve du multiculturalisme et des « valeurs républicaines » proclamées par des politiques qui n’y croient plus et les détruisent consciencieusement.
Des étiquettes, encore et encore. « République », « égalité », « citoyenneté », « état de droit »… Des étiquettes devenues des paillassons sur lesquels tous ceux qui vendent très cher leur rêve frelaté s’essuient les pieds. Très cher, quand le prix à payer est l’injustice, l’ignorance, la haine et le désespoir.

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