Études littéraires

Commentaire littéraire : Si c’est un homme de Primo Levi chapitre 11

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Si c’est un homme Primo Levi 1947 chapitre 11 « Le Chant d’Ulysse » (extrait)

Ce n’était pas le Vorarbeiter, ce n’était que Jean, le Pikolo de notre Kommando. Jean était un étudiant alsacien. Bien qu’il eût déjà vingt-quatre ans, c’était le plus jeune Häftling du Kommando de Chimie. Et c’est pour cette raison qu’on lui avait assigné le poste de Pikolo, c’est-à-dire de livreur-commis aux écritures, préposé à l’entretien de la baraque, à la distribution des outils, au lavage des gamelles et à la comptabilité des heures de travail du Kommando.
Jean parlait couramment le français et l’allemand ; dès qu’on reconnut ses chaussures en haut de l’échelle, tout le monde s’arrêta de racler :
Also, Pikolo, was gibt es Neues ?
-Qu’est-ce qu’il y a comme soupe aujourd’hui ?
…De quelle humeur était le Kapo ? Et l’histoire des vingt-cinq coups de cravache à Stern ? Quel temps faisait-il dehors ? Est-ce qu’il avait lu le journal ? Qu’est-ce que ça sentait à la cuisine des civils ? Quelle heure était-il ?
Jean était très aimé au Kommando. Il faut savoir que le poste de Pikolo représente un échelon déjà très élevé dans la hiérarchie des prominences : le Pikolo (qui en général n’a pas plus de dix-sept ans) n’est pas astreint à un travail manuel, il a la haute main sur les fonds de marmite et peut passer ses journées à côté du poêle : « c’est pourquoi » il a droit à une demi-ration supplémentaire, et il est bien placé pour devenir l’ami et le confident du Kapo, dont il reçoit officiellement les vêtements et les souliers usagés. Or, Jean était un Pikolo exceptionnel. Il joignait à la ruse et à la force physique des manières affables et amicales : tout en menant avec courage et ténacité son combat personnel et secret contre le camp et contre la mort, il ne manquait pas d’entretenir des rapports humains avec ses camarades moins privilégiés ; et de plus il avait été assez habile et persévérant pour gagner la confiance d’Alex, le Kapo.
Alex avait tenu toutes ses promesses. Il avait amplement confirmé sa nature de brute violente et sournoise, sous une solide carapace d’ignorance et de bêtise sauf pour ce qui était de son flair et de sa technique de garde-chiourme consommé. Il ne perdait pas une occasion de vanter la pureté de son sang et la supériorité du triangle vert, et affichait un profond mépris pour ses chimistes loqueteux et affamés : « Ihr Doktoren, Ihr Intelligenten ! », ricanait-il chaque jour en nous voyant nous bousculer, gamelle tendue, à la distribution de la soupe. Avec les Meister civils, il se montrait extrêmement empressé et obséquieux, et avec les SS il entretenait des rapports de cordiale amitié.
Il était visiblement intimidé par le registre du Kommando et le petit rapport quotidien des travaux et prestations, et c’est par ce biais que Pikolo s’était rendu indispensable. Les travaux d’approche avaient été longs, prudents et minutieux, et l’ensemble du Kommando en avait suivi les progrès pendant tout un mois en retenant son souffle ; mais finalement la défense du porc-épic avait cédé, et Pikolo s’était vu confirmer dans sa charge à la satisfaction de tous les intéressés.
Bien que Jean n’abusât pas de sa position, nous avions déjà pu constater qu’un mot de lui, dit au bon moment et sur le ton qu’il fallait, pouvait faire beaucoup ; plusieurs fois déjà il avait pu ainsi sauver certains d’entre nous de la cravache ou de la dénonciation aux SS . Depuis une semaine, nous étions amis : nous nous étions découverts par hasard, à l’occasion d’une alerte aérienne, mais ensuite, pris par le rythme impitoyable du Lager, nous n’avions pu que nous dire bonjour en nous croisant aux latrines et aux lavabos.

Commentaire littéraire

Primo Levi est un écrivain italien né en 1919 à Türin. Poète et romancier, il est l’auteur de récits autobiographiques et d’essais marqués par son expérience du camp d’Auschwitz. Dans Si c’est un homme , publié en 1947, il relate sa vie au camp depuis son arrivée jusqu’à sa libération.
Dans l’extrait qui se situe au début du chapitre XI intitulé le Chant d’Ulysse, l’auteur dresse le portrait de Jean le Pikolo, un personnage qui va jouer un rôle important dans le chapitre, en emmenant Levi avec lui pour l’aider dans une tâche subalterne.
Quelle importance revêt ce portrait et comment l’auteur parvient-il à nous en faire saisir l’enjeu ?
Dans un premier temps, nous verrons comment son organisation le met en valeur ensuite comment est défini exactement le rôle du Pikolo et enfin nous nous demanderons quelle fonction le portrait peut avoir dans le roman.

L’organisation du texte met en valeur le portrait de Jean, par la place prédominante qui lui est accordée par rapport à celui du Kapo, les dénominations des personnages et l’opposition trait pour trait des caractéristiques de chacun.
Les trente-trois premières lignes du texte sont consacrées au portrait de Jean, à la différence de celui d’Alex le Kapo qui en présente moins de la moitié, et surtout les dix dernières constituent un retour sur sa personne comme pour boucler le texte et résumer l’historique de sa relation avec Levi, et son rôle de médiateur et protecteur de ses camarades. De même, son implication dans la stratégie d’approche du Kapo lui attribue une position privilégiée.
Les dénominations sont également intéressantes, on rencontre cinq occurrences de Jean, trois de le Pikolo et une de un Pikolo. Même si Jean est surtout représenté par sa fonction de Pikolo, il existe en tant que civil, âgé de vingt-quatre ans, étudiant alsacien et il ne perd pas totalement son identité, à la différence d’Alex dont le prénom s’efface aussitôt cité pour ne plus incarner que le Kapo. Et surtout, le texte se termine sur le pronom personnel de la première personne du pluriel, nous dans nous étions amis, nous étions découverts, nous, nous dire bonjour. Jean fait partie d’une communauté, entretien une relation amicale avec elle.
Les portraits de Jean et d’Alex sont présentés en opposition symétrique l’un de l’autre ce qui permet de les faire ressortir l’un par l’autre. Celui de Jean est positif quand celui d’Alex est totalement négatif. La ruse de Jean, qui réfère aussi au titre du chapitre Le Chant d’Ulysse, l’homme aux mille ruses, s’oppose à la sournoiserie d’Alex. Les manières affables et amicales de Jean sont mises face à la brutalité et à la violence d’Alex. L’un est étudiant c’est-à-dire cultivé et savant, il parle le français et l’allemand, quand l’autre a une solide carapace d’ignorance et de bêtise . La preuve en est fournie par le fait qu’Alex se contente de reprendre des idées toutes faites sur la pureté de son sang et la supériorité du triangle vert. Les termes utilisés pour décrire Alex sont tous péjoratifs, comme un garde-chiourme et, qui plus est, consommé. L’adjectif renchérit encore sur la médiocrité du personnage. D’autres termes insistent sur son animalité, avec flair, brute sauvage et porc épic. À l’opposé, Jean a des qualités humaines indéniables, puisqu’il ne se contente pas de profiter pour lui-même des quelques avantages que lui confère son statut de pikolo, mais qu’il en fait largement profiter ses camarades, sans oublier son combat contre le camp. C’est ce rôle central dans la vie du Kommando de chimie que nous allons étudier maintenant.

La position du portrait de Jean dans cet extrait reflète l’importance que ce dernier a dans la vie des membres du Kommando de chimie, avec les possibilités qui lui sont offertes de par son statut, et malgré des limites non négligeables qui le situent indéniablement du côté des prisonniers. Son action personnelle mais aussi collective en fait un être exceptionnel.
Jean fait partie des prominents et en ce sens il est privilégié, ce qui lui ouvre des possibilités d’action, comme l’accès au registre qui consigne les heures de travail, il peut donc noter un nombre d’heures supérieur aux heures réellement effectuées. Il supervise aussi l’entretien de la baraque, la distribution des outils et le lavage des gamelles, autant de tâches qui pourraient paraître de peu d’intérêt dans un contexte normal mais qui prennent du sens dans un camp de prisonniers. Il est au contact de ses camarades, peut les renseigner sur les décisions prises à leur endroit, leur laisser prendre un peu plus de nourriture puisqu’il gère les fonds de marmite. Il a quelques privautés personnelles également, comme être dispensé de travail manuel, le plus épuisant, et s’occuper davantage d’écritures et de contrôle, avoir chaud en restant à proximité du poêle et avoir une demi-ration de nourriture en plus. Quand il est question de survivre au quotidien, on mesure l’importance de ces détails. Enfin il reçoit les vêtements et les souliers usagés du Kapo, quand les autres vont en loques et qu’une paire de souliers est un bien précieux pour éviter d’aller pieds nus s’ils sont trop usés ou volés. Il peut approcher le Kapo et grâce à cette position intermédiaire il peut agir en faveur de ses camarades.
De plus on voit que Jean est un Pikolo d’exception, en raison des qualités énoncées dans son portrait, son intelligence, sa perspicacité, sa ruse et l’empathie dont il fait preuve à l’endroit des autres avec ses manières affables et amicales, il apporte dans leurs relations un peu d’humanité dans ce monde brutal. Ses origines alsaciennes et son statut d’étudiant lui permettent aussi de parler l’allemand, de comprendre ce que disent les SS et les Meister. Il a aussi un peu de chance puisqu’il ne devrait pas en raison de son âge tenir le rôle de Pikolo. Normalement un Pikolo a tout au plus dix-sept ans, avec l’agilité physique et l’immaturité requises chez un tout jeune homme, garanties sans doute pour les nazis d’une moindre implication dans l’engagement politique et la rebellion.
Jean est déjà un homme, suffisamment réfléchi pour mener un combat personnel et collectif contre le camp, c’est-à-dire contre la mort. Il établit un lien très étroit avec les membres du Kommando, comme en témoigne la série de questions rituelles posées au discourt direct puis indirect dès le début de l’extrait, concernant le temps qu’il fait par exemple. Il peut traverser le camp dont il connaît tous les recoins, et marche à l’air libre, à la différence des prisonniers qui vont de leur baraque au fond de la citerne, dans laquelle ils passent toute la journée à gratter la rouille et à respirer la poussière. En leur donnant des renseignements, il prend des risques, met en jeu son statut. Il est parvenu aussi à gagner la confiance du Kapo et tout le Kommando a retenu son souffle pendant le mois entier de ces travaux d’approche, longs, prudents et minutieux. Cette gradation ternaire et ascendante matérialise la difficulté de l’entreprise.
Le lecteur prend peu à peu conscience de l’importance du personnage de Jean devenu indispensable et même vital pour ses camarades. On peut aussi se demander quelle est la fonction de ce portrait au sein du roman.

Rien n’est anodin et surtout fortuit dans un roman, le portrait de Jean sert de révélateur de la précarité de sa propre situation et de celle des prisonniers du camp, mais aussi dans la suite immédiate du chapitre.
La situation privilégiée de Jean fait ressortir la précarité de celle du Pikolo, tout peut cesser à n’importe quel moment, en témoigne la ruse et la prudence dont il a dû faire preuve pendant un mois durant pour être reconduit dans ses fonctions. Il reçoit de la nourriture supplémentaire, mais on voit qu’il ne s’agit que d’une demi-ration, quand ce sont des vêtements ou des chaussures, ils sont usagés. En somme il n’est qu’un demi-privilégié et ces avantages le lui font sentir, et le lui rappellent sans cesse.
Tout ce dont il est seul à bénéficier et qui pourrait paraître dérisoire, les autres ne l’ont pas et ceci met en évidence en creux les conditions de vie pénibles des prisonniers qui, par symétrie, n’ont pas de souliers, pas de vêtements et pas assez à manger, comme en témoigne leur question  Qu’est-ce que ça sentait à la cuisine des civils ?. De même sont-ils privés de la liberté d’aller et de venir dans le camp. En haut de la hiérarchie se trouvent les Meister, les SS, le Vorarbeiter, les prominences et tout en bas les Häftlings, c’est le monde des camps, un microcosme de l’oppression.
Jean est un personnage de la plus haute importance, il est présenté au début de ce chapitre le Chant d’Ulysse et dans les lignes suivantes il va emmener avec lui Primo Levi avec lui sous prétexte d’aller chercher la soupe et solliciter son concours pour lui apprendre quelques mots d’italien. Cet intermède revêt la plus haute importance, inversement proportionnelle à la tâche projetée, car il va être l’occasion pour Levi, non seulement de faire une pause dans le travail abrutissant et épuisant de nettoyage de la citerne rouillée, mais aussi de raviver sa mémoire, en particulier de retrouver des extraits d’un chant de l’Enfer de Dante. Il va voyager dans sa mémoire, dans sa culture, retrouver ses joies d’antan, ses joies d’écrivain et sa dignité d’homme. Jean aura été le facilitateur de réhumanisation.

Ce portrait pourrait paraître paradoxal, puisque Jean le Pikolo n’est pas un personnage central dans le roman, cependant son étude nous permet d’en comprendre l’enjeu réel. Le portrait de Pikolo en révèle autant sur le personnage lui-même que sur le Kapo, sur les prisonniers et les conditions pénibles de survie dans le camp.
C’est l’écriture qui permet à ces hommes de résister à la déshumanisation, de se libérer de l’horreur qui les tire vers le bas et vers la mort, ce sera aussi la démarche de Jorge Semprun dans l’Écriture ou la vie.

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