Études littéraires

Comment sont construits deux personnages de roman

9782290336779

Texte A

Le Pharaon était coiffé d’un casque allongé en mitre, découpant par une échancrure la conque de l’oreille et se rabattant vers la nuque pour la protéger. Sur le fond bleu du casque scintillait un semis de points semblables à des prunelles d’oiseau et formés de trois cercles noirs, blancs et rouges ; un liséré écarlate et jaune en garnissait le bord, et la vipère symbolique, tordant ses anneaux d’or sur la partie antérieure, se redressait et se rengorgeait au-dessus du front royal ; deux longues barbes cannelées et de couleur pourpre flottaient sur les épaules et complétaient cette coiffure d’une majestueuse élégance.

Un large gorgerin à sept rangs d’émaux, de pierres précieuses et de perles d’or s’arrondissait sur la poitrine du Pharaon et jetait de vives lueurs au soleil.(…)  Le torse apparaissait luisant et poli comme le granit rose travaillé par un ouvrier habile. Des sandales à pointes recourbées, pareilles à des patins, chaussaient ses pieds étroits et longs, rapprochés l’un de l’autre comme les pieds des dieux sur les murailles des temples.

Sa figure lisse, imberbe, aux grands traits purs, qu’il ne semblait au pouvoir d’aucune émotion humaine de déranger et que le sang de la vie vulgaire ne colorait pas, avec sa pâleur morte, ses lèvres scellées, ses yeux énormes, agrandis de lignes noires, dont les paupières ne s’abaissaient non plus que celles de l’épervier sacré, inspirait par son immobilité même  une respectueuse épouvante.

Théophile Gautier Le Roman de la Momie (1858)

Les Thénardier dans leur auberge, illustration de Gustave Brion

Les Thénardier dans leur auberge, illustration de Gustave Brion

Texte B

(Madame Thénardier) faisait tout dans le logis, les lits, les chambres, la lessive, la cuisine, la pluie, le beau temps, le diable. Elle avait pour tout domestique Cosette ; une souris au service d’un éléphant. Tout tremblait au son de sa voix, les vitres, les meubles et les gens. Son large visage, criblé de taches de rousseur, avait l’aspect d’une écumoire. Elle avait de la barbe. C’était l’idéal d’un fort de la halle habillé en fille. Elle jurait splendidement ; elle se vantait de casser une noix d’un coup de poing. Sans les romans qu’elle avait lus, et qui, par moments, faisaient bizarrement ressortir la mijaurée sous l’ogresse, jamais l’idée ne fut venue à personne de dire d’elle : c’est une femme. Cette Thénardier était comme le produit de la greffe d’une donzelle sur une poissarde. Quand on  l’entendait parler, on disait : C’est un gendarme ; quand on la regardait boire, on disait : C’est un charretier ; quand on la voyait manier Cosette, on disait : C’est le bourreau.

Victor Hugo Les Misérables (1862)

Question de corpus

Sujet : Vous montrerez comment, tout en étant très différents l’un de l’autre, les deux personnages, ont en commun d’être inquiétants.

Les deux textes du corpus, extraits du Roman de la Momie de Théophile Gautier et des Misérables de Victor Hugo, appartiennent au dix-neuvième siècle, apogée du roman, et présentent deux personnages dont ils dressent   le portrait. Tout en étant différents l’un de l’autre, ces deux protagonistes provoquent l’inquiétude chez le lecteur, nous allons voir par quels procédés.

Les deux personnages sont très éloignés l’un de l’autre par leur condition, le Pharaon règne sur l’Égypte et madame Thénardier sur sa domesticité limitée à une enfant, Cosette. De plus, le Pharaon est présenté comme un souverain à la figure noble et « aux traits purs », tandis que celle de Thénardier est comparée en raison de ses taches de rousseur à « une écumoire », ustensile de cuisine qui sert à ôter des graisses ou des impuretés. Il est inaccessible, assis sur son trône dans une attitude hiératique, richement vêtu, tandis qu’elle porte « la barbe » et jure comme « un charretier ». Un autre élément marque leur différence, la façon dont s’exprime leur omnipotence. Le portrait du pharaon est dressé avec de nombreuses comparaisons et métaphores qui mettent en valeur sa puissance royale, son « casque », et toute la symbolique des points semblables à « des prunelles d’oiseau », « l’épervier sacré » et « la vipère » « tordant ses anneaux d’or ». Ses pieds sont les mêmes que ceux « des dieux ». La Thénardier a aussi une certaine puissance, mais qui se traduit seulement par sa force physique, puisqu’elle est capable « de casser une noix d’un coup de poing », et que tout tremble « au son de sa voix ». Son énergie s’exprime également par une série d’hyperboles comme l’adjectif indéfini de la totalité, et deux énumérations accumulatives « les lits, les chambres, la lessive, la cuisine, la pluie, le beau temps, le diable » et « les vitres, les meubles et les gens » renforcées par des pluriels. Ce personnage est volumineux, tant au plan physique que dans ses capacités.

Cependant un élément rapproche ces deux descriptions, le Pharaon et la  Thénardier sont inquiétants. En effet, tout dans le portrait du Pharaon réfère à des matériaux durs ou des formes agressives, son « casque », la « conque » de son oreille, ses pieds en forme de « patins », »la vipère » dressée au-dessus de son front, son « gorgerin à sept rangs d’émaux et de pierres » dures, son torse luisant « comme du granit ». Ce personnage semble surnaturel puisqu’il ne manifeste « aucune émotion humaine » sur son visage « à la pâleur morte », « aux yeux énormes » et fixes, aux « lèvres scellées »,  dans son immobilité d' »épervier sacré ». Quant à la Thénardier, elle est inquiétante car indéterminée dans son sexe et dans son comportement. Toute en oppositions, puisque « fort de la halle habillé en fille », « mijaurée sous l’ogresse », « greffe d’une donzelle sur une poissarde ». Ces figures d’opposition brouillent la perception du lecteur. La gradation finale progresse de « gendarme » à « charretier », pour aboutir à « bourreau » et le lecteur imagine facilement ce qu’elle peut faire subir à la malheureuse Cosette.

En conclusion, Le Pharaon et la Thénardier, personnages composites,  sont déterminés par des comparaisons et des figures d’opposition qui tendent à les rendre impressionnants aux yeux du lecteur, le Pharaon  dans sa majesté imposante, madame Thénardier dans sa vulgarité hors norme.

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