Études littéraires

Points de vue sur les œuvres littéraires

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Les Femmes savantes, Trissotin

Écriture d’invention : Deux interlocuteurs confrontent leurs points de vue sur la littérature. Pour l’un, elle peut être appréciée par tous et être comprise à travers les siècles. Pour l’autre, elle ne peut être comprise et appréciée que par des lecteurs contemporains.

L et K s’entretiennent au sujet de la réception des oeuvres.

L «Je soutiens qu’une oeuvre littéraire ne peut être comprise et appréciée que par ses contemporains.

K—Et moi je pense au contraire qu’une oeuvre peut l’être en tout temps et par tous. Nous allons bien voir qui de nous deux l’emportera, à moins que nous ne trouvions un consensus, qui sait, cher ami ?

L—Comment pouvez-vous comprendre des textes anciens comme les Essais de Montaigne ou Phèdre de Racine ou encore le Dictionnaire Philosophique de Voltaire dont la graphie ou le vocabulaire vous échappent, comment faire la différence entre les mots «foy» et «soy», comprendre le sens de l’adjectif «superbe» ou celui du nom « fortune » ? De quoi y perdre son latin. Les élèves de lycée nous le font bien sentir, ils n’aiment pas étudier les textes anciens.voltaire-dictionnaire-philosophique-portatif

K—Laissons aux professeurs le soin d’expliquer tout cela à leurs élèves. Et c’est aux historiens et aux linguistes d’éclairer les lecteurs modernes avec des notes en bas de pages et une transcription modernisée des textes.

L—Peut être, mais admettez que le lecteur d’aujourd’hui ne comprendra pas les allusions, les messages cachés, et l’ironie, qui font tout le sel des fables de La Fontaine, des pièces de Molière ou de Voltaire . Comment voir sous la scène de Vadius et de Trissotin dans Les Femmes savantes l’attaque contre Ménage qui se croyait un grand auteur, ou dans le nom de Vanderdendur le maître du nègre de Surinam celui de l’éditeur de Voltaire Van Düren avec lequel il avait maille à partir.

K—Là encore, mon cher ami, les spécialistes pourront nous expliquer ces coups de griffe littéraires.

L—Sans compter le contexte historique, l’arrière-plan socio-économique sans lesquels une oeuvre perd toute sa saveur, tout son sens. Balzac inscrit sa Comédie Humaine entre 1830 et 1848 dans la bourgeoisie de son époque en plein essor du capitalisme, Zola décrivait le monde des petits artisans dans l’Assommoir et celui des ouvriers des mines dans Germinal. Non, aujourd’hui ces oeuvres ne peuvent plus être lues comme elles l’étaient au dix-neuvième siècle.

K—Je veux bien admettre que les contemporains d’une oeuvre aient plus de facilité à deviner les allusions incluses dans un texte, à accéder au sens précis de certains mots ou à mieux apprécier le contexte socio-économique qui entoure un ouvrage, mais il faut reconnaître que voir de trop près ne garantit pas de bien voir.

L—Que voulez-vous dire exactement ?

K—Il est parfois préférable de prendre du recul pour mieux percevoir l’essentiel. Beaucoup d’oeuvres n’ont pas été appréciées par leurs contemporains qui sont passés totalement à côté.

L—Lesquelles par exemple ? K—Flaubert a dû subir un procès pour Madame Bovary, la même année que Baudelaire avec les Fleurs du mal. L’oeuvre de Zola a été qualifiée de «putride». Est-ce que je poursuis ?

L—Ce sont des exceptions.

K—Je ne crois pas, et c’est très fréquent. Pour de multiples raisons, si le public n’est pas prêt ou si l’oeuvre est décalée, en avance sur son époque. Prenez l’exemple d’un Roi sans divertissement de Jean Giono qui date de 1947, c’est-à-dire après la deuxième guerre mondiale. L’état d’esprit d’alors était plus à la gravité, à l’engagement, ce qui explique le succès du théâtre de Jean-Paul Sartre et cette oeuvre de Giono ne correspondait pas à l’image familière que le public avait de son auteur. Aujourd’hui elle est en phase avec le public.

L—Je reconnais que de grands auteurs n’ont pas connu le succès qu’ils méritaient. Marcel Proust a vu ses manuscrits refusés par les éditeurs qui lui ont conseillé de changer d’activité. Nous n’aurions jamais lu A la Recherche du temps perdu. Mais alors il faudrait attendre plusieurs décennies après la parution des oeuvres pour les apprécier à leur juste valeur, encore faut-il qu’elles aient paru !

K—Certaines oeuvres s’imposent rapidement si elles correspondent aux attentes des lecteurs et surtout des critiques, d’autres sont trop novatrices et ont besoin de plus de temps. Je crois que chaque lecteur a sa perception d’une oeuvre, sa lecture est donc unique et personnelle, quel que soit le siècle dans lequel elle est écrite. Il va trouver ou non un écho à sa propre sensibilité, être touché par un thème qui lui parle, trouver matière à développer son imaginaire. Nous avons tous nos auteurs-fétiches. En ce qui me concerne, j’ai autant de plaisir à lire La Fontaine que Philippe Claudel ou Pierre Michon. La petite fille de Monsieur Linh ou Les Vies minuscules m’ont autant passionné que Les Animaux malades de la peste. Ce sont des oeuvres qui traverseront les siècles ensemble et qui seront inscrites aux programmes des lycées.31ktPEF+HRL._SX314_BO1,204,203,200_

L—Moi aussi j’aime lire Ronsard et Rimbaud. L’un m’invite au carpe diem et l’autre me donne envie d’être libre et rebelle comme l’homme aux semelles de vent. Au fond, vous avez raison et je suis enchanté d’avoir eu cet échange productif avec vous. »

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