Études littéraires

Tout est dit et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes qui pensent

Jean de La Bruyère par Nicolas Largillière

Jean de La Bruyère par Nicolas Largillière

Au 21e siècle l’originalité et la nouveauté priment sur tout et il ne viendrait à l’idée d’aucun artiste ou écrivain de se référer aux Anciens, sans qu’il soit accusé de plagiat ou au minimum de manquer de créativité.

Il n’en est pas de même au 17e siècle lorsque Jean de La Bruyère écrit au chapitre 1 des Caractères en 1688 « Tout est dit et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes qui pensent ». Cette opinion s’inscrit dans le dernier quart du siècle, lorsque débute la querelle des Anciens et des Modernes. Au nombre des Anciens, La Bruyère voue aux auteurs antiques une admiration sans bornes.

Tout créateur ne serait-il pas dans ce cas condamné à imiter les grands artistes de l’Antiquité ? En replaçant cette pensée dans son contexte historique, nous verrons d’abord quels arguments peuvent la soutenir, ensuite nous envisagerons ses limites, pour ne pas dire les dangereuses conséquences qu’elle implique et enfin nous nous interrogerons sur les interactions entre influence culturelle et innovation dans toute création littéraire et artistique.

 

Édition de 1688 des Caractères

Édition de 1688 des Caractères

Comment en effet justifier l’opinion de Jean de la Bruyère sans la replacer dans son contexte historique, afin d’en comprendre les causes et d’en mesurer les enjeux ?

La profession de foi de Jean de la Bruyère, modeste, pessimiste et révérencieuse, s’inscrit dans la querelle des Anciens et des Modernes entre 1687 et 1694 dans sa première phase puis ravivée vingt ans plus tard à propos d’une traduction d’Homère. La controverse est la suivante : peut-on discuter la supériorité des Anciens qui ont atteint un degré de perfection dans tous les domaines, philosophie, littérature et tous les arts ? Les partisans des Anciens considèrent qu’on leur doit un respect absolu et qu’on ne peut réussir une œuvre qu’en les imitant. Dans leurs rangs, on compte les plus grands auteurs tels Racine, Corneille, La Fontaine, La Bruyère et Boileau. Les Modernes comme Charles Perrault et Fontenelle ne nient pas leur génie, mais pensent que tout doit évoluer sous l’influence des progrès scientifiques et techniques.

L’aura dont jouissent les auteurs, peintres et sculpteurs anciens s’explique par l’enseignement classique dispensé dans les écoles et universités, et l’accès aux œuvres facilité par la maîtrise des langues anciennes grecque et latine. Platon, Plutarque, Théophraste, Hésiode sont traduits, les chefs d’œuvre antiques sont admirés à la faveur de voyages en Grèce, les travaux de Phidias comme les frises du Parthénon à Athènes, ou l‘Apollon de Praxitèle, ou en Italie à l’époque des guerres de la Renaissance, occasion de contempler les œuvres de Michel Ange en tout point dignes de la statuaire antique. Il en est de même pour la peinture et pour la littérature.

L’imitation des Anciens a permis aux auteurs de la Renaissance de hisser la littérature française au rang des Anciens, le groupe des écrivains de la Pléiade en a fait son credo. Les Odes de Ronsard, sa Franciade, les Amours, puisent leur inspiration dans les œuvres de Virgile de Lucrèce ou d’Horace, dans les idées néoplatoniciennes, les figures gracieuses de la mythologie païenne et même dans une imitation des constructions et des procédés latins ou grecs en ce qui concerne la langue française. Les résultats sont admirables et leurs successeurs ont suivi la même démarche. Racine au siècle classique, de même que les autres grands auteurs, a suivi cet exemple et l’a avoué sans problème. Il a puisé dans Plutarque, dans Sénèque et dans Euripide. Il a écrit à propos de Phèdre « Voici une tragédie dont le sujet est pris dans Euripide. Quoique j’aie suivi une route un peu différente ». Il a emprunté aux Annales de Tacite la matière de Britannicus. L’histoire romaine ou la mythologie ont fourni beaucoup des sujets de ses principales tragédies. Au siècle des Lumières l’esthétique antique domine encore le monde des arts, on le constate dans les tragédies de Voltaire, les dialogues philosophiques de Diderot, dans la peinture et dans l’architecture.

Les Anciens ont éclairé la pensée humaine depuis le cinquième millénaire avec les tablettes sumériennes, les pyramides d’Égypte, les artistes grecs tel Homère puis la civilisation romaine. Le fondement de la philosophie, les canons esthétiques de la beauté universelle ont été établis et les siècles suivants ont pu se référer à cette culture et s’en nourrir. Nous ne pouvons réfuter l’opinion de La Bruyère. Cependant elle peut et doit être nuancée comme nous allons le voir maintenant.

 

Quelles sont les limites de cette thèse, sinon les dangers encourus par la création artistique ?

Si les écrivains avaient persisté dans leur culte de l’Antiquité, ils auraient continué à produire des tragédies antiques ou les architectes à bâtir des pyramides de pierres. Il n’en est heureusement rien, même si en 1989 une nouvelle pyramide a été érigée dans la cour du Louvre à Paris, flanquée de plusieurs petites du même modèle. Cette pyramide réalisée par le sino-américain Ming Pei est en verre et sa structure en métal permet de porter plus de huit cents losanges et triangles de verre, il s’agit bien d’une forme ancienne mais de matériaux des plus modernes, totalement inconnus ou mal maîtrisés dans l’Antiquité. Cette forme ancienne a été choisie, pour s’intégrer avec sa sobriété et sa pureté dans un lieu d’architecture très différente et assez chargée et en lien thématique avec un musée qui abrite parmi d’autres des antiquités égyptiennes. À moins d’adapter l’ancien à la modernité, les artistes seraient voués à tourner en rond et à devenir stériles, comme les grands rhétoriqueurs du quinzième siècle qui n’inventaient plus et multipliaient les formules alambiquées en battant des records de difficulté.

Les genres nouveaux n’auraient donc jamais vu le jour et en premier lieu la science fiction. Lucien de Samosate au deuxième siècle av J-C avait déjà initié dans l’Antiquité des récits d’aventures dans son Histoire véritable et inspiré Cyrano de Bergerac dans ses États et empires de la lune et Voltaire dans Micromégas, mais on ne peut pas parler de science fiction. Le mouvement impressionniste n’existerait pas non plus en peinture, les peintres auraient continué à travailler en atelier et à imaginer la nature, une nature arrangée et maîtrisée par l’homme ou à peindre des sujets historiques ou religieux. Là encore les découvertes techniques et scientifiques ont permis l’éclosion de ce mouvement pictural, les découvertes de Newton sur la lumière, les travaux de Herschel et de Hertz sur les couleurs du spectre lumineux décomposé. Monet, Renoir et avant eux Turner n’auraient pas changé le regard sur la peinture. L’art abstrait n’existerait pas davantage, des sculpteurs cubistes comme Ossip Zadkine, ou Brancusi ou encore Calder inventeur de la sculpture cinétique avec ses Mobiles. Les peintres cubistes non plus comme Pablo Picasso ou Fernand Léger. Ces artistes et leurs successeurs surréalistes, hyperréalistes, ont utilisé de nouveaux matériaux comme le verre, le sel, le sable, l’eau, les cristaux liquides ou le papier mâché. On sculpte même la glace. Joan Miro affirmait qu’on pouvait imaginer des sculptures utilisant les gaz. De même le roman moderne qui a si peu à voir avec les épopées anciennes, roman psychologique, autobiographique ou Nouveau roman, ce genre ayant subi le plus de métamorphoses. Il a été influencé par des travaux sur la psychologie, la psychanalyse et l’évolution des mœurs de notre société. Mme de La Fayette avec La princesse de Clèves et après elle Montesquieu avec ses Lettres Persanes n’osaient pas avouer être des auteurs de romans, genre considéré comme vulgaire. Ils ont ouvert la voie à Stendhal, Balzac, Zola et Maupassant.

Rester dans l’admiration béate des Anciens aurait condamné la langue française qui a pu s’épanouir et supplanter le latin devenu langue morte. Notre langue nationale s’enrichit à son tour des apports étrangers, certains le déploreront, en pensant qu’elle s’appauvrit, mais on ne peut enfermer une langue, la couper du monde qui l’entoure et l’irrigue sinon à prendre le risque de la scléroser et de la voir disparaître. La langue de Descartes et de Racine avait atteint un degré d’équilibre et de perfection, on peut la révérer, l’enseigner, la goûter au cours de lectures, mais on ne peut continuer à la parler sous peine de ne plus être compris du plus grand nombre. Les mots naissent et meurent comme les humains.

Même si les grands auteurs classiques ont atteint le sommet de leur art en se référant à leurs modèles anciens, nous avons constaté que cette méthode avait ses limites et présentait des risques de voir péricliter l’art. Allons cependant plus loin, demandons nous si ceux qui ont produit des chefs d’œuvre au siècle classique n’avaient pas tout simplement du génie, indépendamment de leurs maîtres.

 

Essayons d’explorer le mystère de la création artistique. Comment réconcilier apprentissage, révérence et innovation ?

Les innovations, pour l’essentiel liées aux découvertes scientifiques et techniques, ont toujours un lien avec les maîtres du passé. Les artistes s’appuient sur leurs prédécesseurs tout en s’opposant à eux. Sans les bâtisseurs de cathédrales, la Grande Arche de la Défense ou la dernière tour la plus haute du monde à Shangaï n’auraient pu être construites. Les lois de l’équilibre et de l’harmonie des proportions seront toujours prises en compte. Les peintres cubistes maîtrisent d’abord la peinture figurative, avant de créer leur propre vocabulaire de formes, on connaît les périodes bleue et rose de Picasso, qui ont précédé les Demoiselles d’Avignon. Les grands poètes depuis Boileau ont rédigé des Arts poétiques dans lesquels ils établissent des règles fondées sur leur expérience et les dramaturges ou les romanciers ont défini des bases dans les préfaces de leurs œuvres. Mais les innovations s’opposent aussi au passé et certains artistes inaugurent de nouveaux courants en s’affranchissant des codes établis par ceux qui les ont précédés. Paul Verlaine par exemple avec son choix du vers impair ou Arthur Rimbaud. La postérité célèbre davantage les artistes en rupture avec le passé, en témoigne la cote des tableaux modernes dont les auteurs ont souvent été en avance sur leur époque.

S’inspirer des grands maîtres pour les surpasser, c’est ce qu’ont réussi à accomplir des auteurs comme La Fontaine ou Racine. La Fontaine doit au fabuliste grec Ésope le thème de la plupart de ses fables, d’autres que lui au Moyen Âge ont puisé à la même source mais le résultat obtenu est sans commune mesure. On peut comparer les fables anciennes qui ne comptent que peu de vers pour parvenir à une morale simpliste, aux récits de La Fontaine qui ménagent un suspense et déroulent un petit drame pittoresque jusqu’à la chute parfois imprévisible. Il représente les animaux, leurs périls, leurs joies , leurs colères avec beaucoup de sensibilité. Dans l’Astrologue qui se laisse tomber dans un puits, il conte l’histoire en quatre vers et en consacre quarante-quatre à des réflexions remarquables par la justesse et la profondeur de sa pensée. La Fontaine a trouvé la liberté dans l’imitation et il le dit lui-même « Mon imitation n’est point un esclavage ». Prenons l’exemple de l’histoire tragique de Phèdre, qui avait été traitée par Sophocle, aujourd’hui perdue, puis par Euripide dans son Hippolyte voilé aussi perdu et enfin Hippolyte porte-couronne. Hippolyte inspire à sa belle-mère Phèdre un amour incestueux et sera puni par Aphrodite selon la volonté de son destin. Dans l’action, le protagoniste est Hippolyte, mais l’intérêt du poète se concentre déjà sur le personnage de Phèdre. De cette tragédie ont dérivé plusieurs œuvres dont certaines de facture médiocre, jusqu’au chef d’œuvre de Racine. Certains vers ne sont que la transcription des vers d’Euripide dans l’admirable cadence racinienne, tels « Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent ! » Il s’est aussi inspiré de Sénèque pour quelques éléments comme la scène capitale de la déclaration de Phèdre ou le stratagème de l’épée. L’intrigue est entièrement reprise des Anciens, mais le caractère de Phèdre, simple instrument de la vengeance des dieux dans les pièces précédentes, est nouveau, l’héroïne est beaucoup plus responsable de l’envahissement de cette passion, elle a le sens du péché, ce qui fera dire à Chateaubriand que sa conscience est « toute chrétienne ». Son titre évolua en conséquence depuis Hippolyte, Phèdre et Hippolyte jusqu’à Phèdre.

Est-il possible maintenant de créer sans maîtres ? Prenons l’exemple d’un peintre qui a commenté son travail en expliquant qu’avant de parvenir à la maîtrise de son art, il avait fait en sorte d’oublier tout ce qu’il avait appris de ses maîtres. Cette ascèse lui a permis d’accéder à ce qu’il nomme un état de pureté et d’innocence. Il s’agit du japonais Kimura. Cet artiste se pénètre du sujet qu’il vaut peindre, le plus souvent un paysage, qu’il fixe pour en absorber les lignes directrices, puis ferme les yeux et entre en méditation pour finalement peindre un tableau abstrait constitué de grands aplats de couleur choisis en fonction de l’impression lumineuse ressentie. Au final, en connaissant la démarche adoptée, on peut retrouver sur la toile des éléments minimalistes et ressentir une très grande émotion liée à cette impression d’essentiel. C’est aussi ce que le visiteur peut éprouver en entrant dans une grotte préhistorique devant des peintures rupestres. Les auteurs de ces fresques n’avaient pas de prédécesseurs, pas de règles et travaillaient d’instinct, sans doute habités par une exaltation liée à une pratique religieuse. C’est vraiment l’art des origines, fondé sur l’usage de matériaux naturels limités, avant les progrès techniques, et dans lequel l’inspiration doit ressembler à une transe. On est face à la création pure, au génie dans toute sa simplicité.

 

On ne peut nier la valeur des artistes de l’Antiquité, leurs chefs d’œuvre en témoignent et nos grands écrivains depuis la Renaissance jusqu’au siècle des Lumières se sont appuyés sur leur expérience et pour certains les ont largement imités sans que cette pratique les ait enfermés dans la servilité. La plupart ont trouvé dans ces illustres modèles des thèmes d’inspiration qu’ils ont ensuite traités avec leur génie personnel. L’art ne peut résister au progrès scientifique et technique, il évolue grâce à de nouveaux matériaux offrant des possibilités infinies. Néanmoins nous avons constaté que le génie humain était la capacité des grands artistes à se démarquer du passé et même d’exister à l’état pur, pour ne pas dire à l’état brut, en amont de toute expérience.

Les réécritures des grands textes de Phèdre, ou de Médée à Don Juan ne constituent-elles pas un passage de témoin entre les générations qui ont contribué à forger notre civilisation occidentale ?

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