Études littéraires

Revoir Paris Sonnet 138 Du Bellay Les Regrets

Devaulx, la mer reçoit tous les fleuves du monde,
Et n’en augmente point : semblable à la grand mer
Est ce Paris sans pair, où l’on voit abîmer
Tout ce qui là-dedans de toutes parts abonde.

Paris est en savoir une Grèce féconde,
Une Rome en grandeur Paris on peut nommer,
Une Asie en richesse on le peut estimer,
En rares nouveautés une Afrique seconde.

Bref, en voyant, Devaulx, cette grande cité,
Mon œil, qui paravent était exercité
À ne s’émerveiller des choses plus étranges
,
Prit ébahissement : ce qui ne me put plaire
Ce fut l’étonnement du badaud populaire,
La presse des chartiers, les procès, et les fanges.

 

 

Introduction
Du Bellay appartient au groupe des 7 poètes humanistes qui constituent la Pléiade au 16ème siècle et qui sont célèbres pour avoir rédigé la Défense et Illustration de la langue Française en 1549. Joachim Du Bellay accompagne le cardinal Du Bellay son cousin à Rome en tant que secrétaire en 1553 et ce séjour assez peu apprécié donnera lieu à la rédaction des Regrets un recueil de sonnets au ton élégiaque ou satirique, selon qu’il éprouve de la nostalgie du pays natal ou qu’il critique l’Italie.
Le sonnet 138 clôture la série de poèmes qui marquent le voyage de retour en France en 1557 par Urbain, Venise, Genève, Lyon et Paris. Ce sonnet est déroutant, car au lieu d’exprimer la joie de retrouver la terre natale, il rend compte d’un sentiment complexe et paradoxal.
La représentation de Paris est en effet ambiguë, jusqu’à nous amener de la ville rêvée à la ville réelle, et au final amène le poète à se montrer en exil de lui-même.
I.La représentation de Paris est en effet ambiguë
1) Paris est-il toujours le même ou est-il un autre ?
Sa présentation se fait dans un jeu de mots, puis une comparaison marine et enfin une accumulation de noms géographiques de pays qui désignent un ailleurs lointain.
a) jeu de mots
C’est presque un anagramme du nom Paris que le mot pair dans ce Paris sans pair. Si le poète avait écrit ce Paris hors pair, c’est-à-dire hors concours, l’expression serait vraiment valorisante, ici la préposition sans apporte une nuance moins positive.
b) transposition de la réalité.
Comparaison marine : Paris est vu comme une mer, l’image est amenée par l’adjectif comparant semblable, et reprise par le verbe abîmer qui évoque le gouffre marin dans lequel on risque d’être englouti et abonde dont l’étymologie réfère à l’eau et signifie affluer ainsi que les fleuves. De plus le sonnet s’ouvre sur le nom mer et se termine sur les fanges qui se rapportent encore à l’eau mais cette eau est souillée, à deux emplacements qui les mettent en valeur. De plus, une étymologie ancienne indiquait que Lutèce, ancien nom de Paris, signifiait pleine de boue, sens que l’on retrouverait dans luter et lutage (boucher avec de la pâte à l’eau). Tout ceci est assez surprenant pour qualifier Paris retrouvé après un long exil.
c) Paris enfermé dans une accumulation de noms géographiques étrangers
Cette accumulation prolonge le thème du voyage et des pays lointains, la Grèce, Rome, l’Asie et l‘Afrique tous supposés égaux de Paris. Paris noyé dans cette évocation des quatre coins du monde ?
2) Un Paris fuyant
a) la répartition des noms de pays est intéressante : ce Paris placé en seconde position alors qu’il est sujet du verbe est, alors que mer amplifié par l’adjectif grand et qui rime avec abîmer est mis en avant et valorisé. La deuxième occurrence du mot (sujet encore) est placée en tête du vers 5, la 3ème est syntaxiquement soumise à on et complément d’objet. du verbe nommer. La place de Paris est inconstante et 2 fois sur 3 n’est pas en avant.
b) le thème de la grandeur . Il apparaît au vers 6, et dans la périphrase cette grande cité. Dans les 2 cas il n’est pas explicité, grandeur en étendue ou en politique ? Paris passe de nom propre à un nom commun avec l’utilisation de l’adjectif démonstratif cette, comme Rome, Asie ou Afrique précédées de l’article indéfini une qui les rend banales, comme si elles étaient une parmi d’autres.
c) sorte d’effacement de Paris dans le texte. Après les 2 quatrains on ne trouve plus de trace de ce nom Paris et la 1ère personne se substitue à la 3ème et la ville n’a plus d’existence qu’à travers le comportement de ses habitants.
II De la ville rêvée à la ville réelle
Dans le sonnet 138 c’est la capitale espace public qui déçoit, on peut le constater en étudiant les marqueurs spatio-temporels, l’ordre de la description et la façon dont celui qui écrit se représente.
1) Etude de l’espace et du temps
a) opposition entre ici et ailleurs. Au nom Paris renvoie l’adverbe de lieu là-dedans, au vers 4 qui représente un espace intérieur, clos. Paris est clos, enfermé, englouti, puisque abîmé. De toutes parts désigne l’ailleurs, ils sont placés symétriquement de chaque côté de la césure (coupure au milieu du vers) et un mouvement se fait de toutes parts vers là-dedans, de l’ailleurs vers ici, est-ce l’achèvement du voyage ? cette impression est renforcée par le mouvement circulaire de tout à toutes.
b) explicitation du Tout. À la phrase suivante, tout est explicité par les 4 énumérations qui font passer Paris d’une équivalence, Paris est en savoir une Grèce, à une relation hiérarchique marquée par la position de seconde en Afrique seconde. C’est l’Afrique qui occupe la 1ère place en rares nouveautés. La position en tête de Rome et de l’Asie enferment Paris dans le groupe. On passe d’un Paris englobant à un Paris englobé.
c) jeux avec les temps. Au présent des vers 1 à 8 s’oppose le passé des vers 9 à 14. Le présent décrit l’actualité mais embrasse aussi l’Antiquité. Rome est à la fois la Rome moderne du 16ème siècle et la Rome antique. Ce présent descriptif et permanent s’oppose aux passés, imparfait était exercité et passés simples prit et put qui marquent une prise de distance avec la ville, le passage à Paris est relaté a posteriori.
2) Du témoignage au jugement
a) apparition du je. Du on anonyme à un regard personnel, avec l’ adjectif possessif de la 1ère personne, mon œil et le pronom personnel me. Celui qui écrit devient celui qui voit. Il va d’abord s’émerveiller puis passer à l’ébahissement (grand étonnement) devant l’étonnement (sens très fort à l’époque, comme un coup de tonnerre) du badaud populaire. Les 3 noms se trouvent placés à la césure des vers 11, 12 et 13, donc mis en valeur. L’expression de ces sentiments est renforcée par les enjambements entre les vers 11 à 12 et 12 à 13, ce qui marque une perturbation car il s’agit d’une entorse à la règle.
b) fusion des regards. Celui qui écrit et qui voit éprouve un ébahissement à la vue de l’étonnement du badaud populaire devant la presse des chartiers, les procès et les fanges ce qui témoigne d’un jugement de valeur.
c) importance de l’ordre des mots. Il y a une gradation ascendante qui va de la manière d’agir des charretiers, conducteurs de charettes, considérés comme des gens mal dégrossis et querelleurs, la presse étant la foule, la multitude, les procès renvoient aux manières d’agir et aussi aux procès dans les litiges, et les fanges, ici au pluriel ce qui en fait un nom comptable (habituellement c’est un nom non-comptable) , on va vers la boue, la souillure, ce qui accentue le jugement défavorable.
La tonalité de la fin du sonnet est devenue satirique avec ce jugement de valeur porté sur la ville.
III Il ne s’agit plus d’un exil loin de la terre natale mais d’un exil intérieur
L’exil n’est plus un problème d’éloignement de soi au pays natal mais de soi à soi
1. Il ne reconnaît plus Paris. Paris est devenu un autre, ailleurs comme la Grèce, Rome, l’Asie et l‘Afrique. Il se définit par l’étrangeté (double sens du mot étrange, à la fois étonnant et venant d’une autre pays). Donc le retour ne change rien à la situation d’exilé.
2. Un retour rapporté de façon négative.
a) des négations grammaticales. n’en augmente point au vers 2, à ne s’émerveiller vers11, ce qui ne me put plaire au vers 12, structures négatives qui montrent la position de celui qui écrit, son état d’esprit.
b) Paris tournerait le dos à la culture humaniste. On passe dans le sonnet de l’expression du savoir (v5) à la grandeur (v6) la richesse (v7) aux rares nouveautés (v8), un passage des valeurs humanistes en faveur de l’étude et du savoir aux nouveautés futiles (sans intérêt), des objets à la mode.
c) progression dans la vision péjorative. Le premier quatrain évoque le risque de s’abîmer, et le dernier tercet se ferme sur les fanges. Paris, qui était un but, une promesse est finalement la ville de l’enlisement, l’image passe de la mer majestueuse à la boue et aux souillures. C’est le ton satirique qui offre une thérapeutique contre la désillusion. La ville natale s’est métamorphosée, sa transformation est vue comme une trahison du souvenir.
d) l’écriture comme échappatoire. La voix qui rend compte de la déception s’amplifie au fil du texte. La dédicace au début du texte revient à dire tu à un ami même s’il est inconnu et suppose que c’est un je qui s’adresse à ce tu. Plus Paris décroît et plus je prends de l’importance.
Conclusion
Le sonnet 138 marque des retrouvailles problématiques entre le poète exilé en Italie et une capitale qui trahit son souvenir. Le poète a des difficultés à reconnaître la ville qu’il aimait et à se retrouver lui-même.
La position de ce sonnet dans le recueil n’est elle pas elle-même atypique ? Il est en effet situé entre 2 cycles celui du voyage de retour de Rome en France et celui de la satire qui reprend de plus belle, avant la consolation trouvée dans les sonnets dédiés à Marguerite d’Angoulême, sœur de François 1er et poétesse elle-même.

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