Études littéraires

Sous le Pont Mirabeau coule la Seine et nos amours…

Voici un commentaire littéraire dans les règles à suivre pour le bac de français du célèbre poème de Guillaume Apollinaire.

 

Unknown-1Apollinaire Alcools 1913 « Le Pont Mirabeau »

 

Apollinaire écrivit à des époques différentes les poèmes qui constituent le recueil Alcools paru en 1913 et qui ont malgré cette étendue chronologique une certaine unité autour de thèmes comme l’eau, le feu et la mort. Il y chante aussi le monde moderne, Paris par exemple et la région rhénane.

« Le Pont Mirabeau », d’abord paru dans une revue, est placé en seconde position dans le recueil, après la rupture avec Marie Laurencin, une jeune femme peintre. Le poète y exprime sa tristesse devant l’inéluctable fin de tout amour.

La forme poétique semble la plus appropriée pour exprimer des sentiments de regret et d’amertume. Comment sert-elle précisément la mélancolie, c’est-à-dire l’humeur noire, ainsi que le révèle son étymologie ?

Le poète fait d’abord le choix d’une forme à la fois traditionnelle et moderne pour en utiliser toutes les ressources lyriques, ensuite il exprime sa plainte à la manière d’une litanie et enfin il joue de la puissance du langage poétique pour déplorer l’amour perdu à jamais.

 

I Voyons d’abord ce qu’apporte ce choix d’une forme à la fois traditionnelle et moderne.

1) On pourrait penser que choisir une forme classique empêche le poète de laisser libre cours à ses sentiments, à un lyrisme authentique, avec la contrainte de respecter des strophes et des rimes régulières. On a ici 4 quatrains de vers réguliers de 10, 4, 6 et 10 syllabes, ponctués d’un refrain de deux heptasyllabes (7). De plus, les vers 2 et 3 constituent un seul décasyllabe, ainsi qu’il apparaissait dans sa première publication. Les rimes sont régulières aussi, suivies, selon AAA, BBB, CCC etc. En réalité la structure de ce poème correspond à une chanson populaire ancienne, médiévale que les troubadours appelaient canso et qui servait à l’amoureux pour plaire à sa Dame. Quelques expressions anciennes confirment cette ressemblance, comme Vienne la nuit, sonne l’heure : 2 présents du subjonctif sans que, faut-il qu’il m’en souvienne, temps passé sans article ou je demeure. Il s’agit bien d’un chant d’amour, mais cet amour est malheureux. Apollinaire s’appuie sur cette forme et il la personnalise de manière moderne.

2) La première marque de liberté est cette rupture du vers 2 à chaque strophe, qui permet de mettre en valeur deux mots au lieu d’un en fin de vers, amours et souvienne par exemple, de créer une ambiguïté grammaticale « Sous le pont Mirabeau coule la Seine, et nos amours » amours oralement sujet du verbe coule. La rupture du vers implique aussi la rupture amoureuse.

3) Dernière liberté prise avec la forme classique : le calligramme. On peut en effet voir dans l’aspect visuel de chaque strophe, le dessin d’un pont, qui renvoie au titre et au lieu concret de la réflexion, et souligné par le pont de nos bras au vers 3 de la deuxième strophe. Ce pont-là n’existe plus. Mais on peut aussi y voir un mouvement d’écoulement qui matérialise l’eau du fleuve qui passe sous ce pont, comme la vie emporte les souvenirs.

Ainsi Apollinaire joue de la forme classique d’un chant populaire d’amour qu’il modèle en prenant certaines libertés, sorte d’écrin (de réceptacle) dans lequel il va inscrire sa mélancolie.

 

II Ensuite sa plainte s’exprime de façon répétitive à la façon d’une litanie, une prière accompagnée de courtes invocations. L’amoureux déçu, ressasse sa peine

1) Le refrain est d’abord la marque la plus évidente du caractère répétitif, entrelacé aux quatre strophes, il les ponctue comme un retour rythmé au constat de la solitude, son sens est clair, tout passe et moi je reste là avec ma peine.

2) L’utilisation répétitive du présent qui traverse tout le poème et qui unit le refrain aux strophes, même s’il n’a pas la même valeur a son importance. Présent de l’indicatif, il exprime dans la première strophe le moment de l’énonciation, celui où le poète est sur le pont et réfléchit, puis dans la seconde c’est un présent de narration qui ravive le souvenir ainsi que le présent de l’impératif restons face à face, et ressuscite les moments heureux avec la femme aimée, en témoigne le possessif nos bras, puis retour au présent de la réflexion dans la troisième strophe qui va amener le bilan, le constat tragique dans la dernière, ni temps passé, ni les amours reviennent. Le présent du subjonctif vienne, sonne, quant à lui, exprime le souhait, l’appel désespéré à mettre une fin à la souffrance.

3) La disposition des rimes suivies AAA, BBB, CCC, EEE, manifeste une certaine insistance, de plus ces rimes sont féminines : èn, as, ent, èn, c’est-à-dire terminées par un e muet, forment une prolongement qui les fait vibrer comme un écho. Le retour à la rime èn dans la dernière strophe insiste encore, et la rime du refrain eur est triste dans ses sonorités sourdes. Dans l’ensemble du poème la rime ou, dans nous, coule, toujours, amours, revient souvent en rime intérieure et manifeste aussi la douleur. La rime nasale ent, dans courante, lente et violente, marque l’amertume, d’autant plus soulignée par la diérèse insistante vi-olente. Les parallélismes de construction renforcent enfin l’insistance L’amour s’en va comme cette eau courante/ L’amour s’en va, puis Comme la vie est lente/ Et comme l’Espérance est violente, Passent les jours et passent les semaines et enfin Ni temps passé/ Ni les amours reviennent.

4) L’étirement de la plainte se manifeste par l’absence de ponctuation. Étirement des vers 1 et 4 de chaque strophe souligné par l’effet de calligramme, et des enjambements surtout dans la dernière strophe, ce qui tendrait à montrer la tristesse grandissante du poète et l’abandon de tout espoir.

Mais la plainte s’exprime également dans le fond poétique de ce texte et pas seulement dans sa forme.

III Enfin, on peut parler ici de la puissance du langage poétique chargé d’une signification symbolique

1) L’image du pont est très riche de significations. D’abord le Pont Mirabeau est un lieu familier pour Apollinaire, qui venant régulièrement d’Auteuil jusqu’au Quartier latin à Paris, passait sur ce pont métallique, marque du monde moderne dont il fait souvent la louange dans ses poèmes, pont sur lequel il devait s’arrêter pour contempler la Seine, endroit chargé de souvenirs intimes partagé avec l’être aimé. Il est donc légitime pour lui de s’arrêter sur ce pont. De plus le pont représente la permanence, la stabilité, le monument qui perdure par delà les siècles, l’éternité qui fait défaut au sentiment amoureux et qui a été élevée au rang de mythe comme dans le roman courtois de Tristan et Yseut. Le pont est aussi le lien entre les êtres, le pont de nos bras dans la strophe 2.

2) Sous ce pont coule la Seine qui représente le mouvement par opposition au pont et dont le flot incessant figure tout ce qui passe, ce qui fuit, le temps comme l’amour. En témoigne le début du poème Sous le pont Mirabeau coule la Seine /et nos amours… Et comme l’eau ne remonte pas le courant jusqu’à sa source, Ni temps passé/ Ni les amours reviennent.

3) Le thème du temps qui fuit est traité de manière particulière. A l’inverse des poètes comme Ronsard invitant la bien aimée à profiter de sa jeunesse, ou de Lamartine désireux de voir le temps arrêter son cours Apollinaire souhaite voir le temps accélérer sa fuite, ce temps qu’il décompose en nuits, en heures, en jours et en semaines, comme un prisonnier qui décompterait le temps qui le sépare de sa libération. Vienne la nuit sonne l’heure/ Les jours s’en vont je demeure. Un champ lexical très riche du mouvement marque la fuite du temps s’en vont, passe, s’en va, et passent répétés plusieurs fois. Le temps s’écoule trop lentement et avec lui subsiste l’Espérance à laquelle il octroie une majuscule pour souligner son importance  et une diérèse à l’adjectif qui la caractérise vi-olente, cette espérance est insupportable et le poète appelle le temps à abolir sa souffrance.

 

Chant d’amour déçu, chant de deuil pour un amour perdu, ce poème élégiaque rend compte, grâce à toutes les ressources de la forme poétique mises en œuvre par le poète Guillaume Apollinaire, du sentiment tragique éprouvé devant la fatalité qui pèse sur l’amour entre les êtres. On mesure d’autant plus l’originalité du traitement des thèmes de la fuite du temps, par rapport aux précédents poètes depuis la Renaissance jusqu’au Romantisme.

Le thème du pont et celui de la Seine sont récurrents chez Apollinaire, comme par exemple dans le poème « Marie », toujours dans le recueil Alcools (Le fleuve est pareil à ma peine/Il s’écoule et ne tarit pas) ou dans « Le Pont » dans Il y a de 1917 (Deux dames le long le long du fleuve/Elles se parlent par dessus l’eau/Et sur le pont de leurs paroles/La foule passe et repasse en dansant.

 

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