Les objets communicants, Troubles obsessionnels de la communication

Un produit typiquement français : le Minitel

Voici une spécificité française à côté de la baguette de pain et du béret, un outil qui a fait de la résistance et qui a du mal à rendre son dernier soupir, alors que sa gestation aura été particulièrement longue et laborieuse. Tandis que les Américains se dirigeaient vers la micro-informatique, les Français ne croyaient pas trop en son avenir mais fondaient les espoirs les plus fous dans l’association du téléphone et de l’informatique. Quelques balbutiements se manifestent au début des années 1970 autour de nouvelles fonctionnalités, avec le réseau Cyclades et l’apparition au salon du SICOB d’un Terminal Intégré Comportant Téléviseur et Appel au Clavier baptisé TIC-TAC, peu suivi d’effet malgré son potentiel. Sans doute était-il né un peu trop tôt. À l’automne 1973, sous l’impulsion efficace du directeur général des télécommunications, naît véritablement le projet du Minitel, car son plan associe le téléphone et l’informatique pour tous. Un rapport, remis au président Valéry Giscard d’Estaing sur l’informatisation de la société en 1977, fait apparaître le mot télématique. En 1978, la France lance Vidéotex qui permettra de visualiser des données informatiques stockées dans des ordinateurs et accessibles par les réseaux à partir d’un terminal relativement bon marché et en 1979, dans un sommet des télécommunications à Dallas, la décision de le lancer est annoncée par la direction des Télécom. Des produits similaires américains sont aussi présentés, mais ils semblent décevants et ce sont les Européens qui sont retenus. En juillet 1980, une expérimentation a lieu en région parisienne auprès de 2500 familles qui acceptent de tester une vingtaine de services sur un décodeur, surnommé le chauffe-plat, branché sur leur téléviseur. La morphologie de ce terminal passif va évoluer rapidement. Le clavier alphabétique ABCDE en lettres majuscules va disparaître au profit d’un clavier AZERTY auquel les gens sont plus habitués, il va se doter d’un écran et d’un téléphone, puis de touches permettant de numéroter directement et il ressemble au final à un petit poste de télévision dont la face frontale est abattable et découvre un clavier. Il est facilement transportable grâce à sa poignée dorsale intégrée et on peut même l’emporter avec soi en vacances, puisqu’il suffit de le brancher sur une prise de téléphone. Certains modèles conçus pour les entreprises et les administrations ont un clavier fixe et sont un peu plus encombrants. On a aussi essayé de le modifier en lui intégrant un des premiers ordinateurs qui n’avait pas d’écran, le Sinclair ZX81, mais sans résultats probants. Ce petit cube convivial avait des fans très conservateurs.

Développé par le ministre des PTT, le Minitel va rencontrer beaucoup de succès, particulièrement entre 1980 et 1990. La première raison de sa bonne fortune est son caractère économique, à la fois pour l’Etat et pour l’usager. Les annuaires en papier coûtent plusieurs millions par an et l’annuaire électronique les remplace avantageusement. Ensuite, les employés des PTT chargés d’assurer le service des renseignements téléphoniques sont débordés, car l’annuaire est toujours, dès sa distribution, décalé chronologiquement par rapport aux abonnements. De plus, l’acquisition d’un Minitel est gratuite du moins dans ses débuts, puisque le terminal est prêté gracieusement. Sa facilité d’utilisation est appréciée de tous, en particulier des personnes âgées. Des services vont s’ajouter progressivement et régulièrement par exemple la vente par correspondance, l’accès aux renseignements et à la billetterie SNCF, le lien avec les banques et les fameuses messageries conviviales qui vont évoluer, en sites de rencontres et messageries roses, entre 1984 et 1988. Au début de cette période, apparaît le système kiosque avec une méthode de facturation des services reposant sur la durée de connexion et non plus sur la distance. Avec l’ouverture du 3615 le nombre de services augmente à grande vitesse en passant de 145 dans les débuts, à près de 23.000 au milieu des années 1990. Les professeurs ont des sites dédiés et protégés, sur lesquels ils rentrent les notes d’examens de leurs candidats, qui peuvent dans certains délais consulter leurs résultats ou leurs places aux concours. Le service 3611 de l‘annuaire n’est-il gratuit que pendant trois minutes ? Qu’à cela ne tienne, il suffit de se déconnecter dans les temps et de se reconnecter aussitôt pour poursuivre ses recherches. La dernière page consultée ne reste t-elle pas en mémoire ? On débranche la prise du téléphone en oubliant d’appuyer sur la touche fin de connexion et on retrouve la page désirée au retour.

Parlons un peu des messageries roses, qui ont eu tant de succès malgré une réputation sulfureuse. La garantie de l’anonymat a donné libre cours à toutes les fantaisies sexuelles et, en 1990 la moitié des appels concernait ces sites érotiques. Il faut dire que la publicité couvrait presque tous les murs. Quel que soit l’endroit où le regard se posait, il n’était question que de 3615 ULLA ou d’autres prénoms exotiques et accrocheurs. Conscient de la manne financière prometteuse générée par cette communication tarifée, le ministère des Finances annonçait en janvier 1992 la décision de surtaxer de 30 % des services jugés pornographiques, qui n’a jamais été suivie d’effet en réalité. De même que la tentative gouvernementale de contrôler ces sites et d’en fermer certains pour cause d’atteinte aux bonnes mœurs a échoué. Ces échanges par Minitel ont été assimilés à de la correspondance privée relevant de la liberté d’expression. Le syndicat de la Télématique conviviale a même porté plainte contre l’Etat français auprès de la Cour Européenne de Justice pour violation manifeste des droits de l’homme ! Une dizaine d’assassinats et de viols ont été perpétrés en lien direct et avéré avec ces messageries, mais rien n’a pu les faire disparaître, sinon de les remplacer par d’autres plus efficientes que leur offrait Internet.

Mais à partir de 1993 le nombre de terminaux commence à décroître de 250.000 unités par an. La fin de la mise à disposition gratuite du matériel et l’apparition d’Internet attirant les usagers vers des services plus performants et surtout plus rapides expliquent son déclin. Face à cette situation France Télécom décide d’offrir aux abonnés la possibilité de relier le réseau Minitel au réseau d’Internet. Il suffit simplement de télécharger le logiciel pour accéder au Minitel à partir de son ordinateur. Cependant il subsiste quelques inconditionnels du Minitel classique, surtout des personnes qui n’ont pas d’ordinateur et qui n’ont pas envie de changer leurs habitudes, ce qui a repoussé la fermeture du service prévue à l’origine en mars 2009 à septembre 2011 et qui aura lieu le 30 juin 2012. Papy aura fait de la résistance !

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