Incidence de la communication moderne sur notre langage, La langue française comme révélateur de la société, Troubles obsessionnels de la communication

Le storytelling ou la rhétorique moderne

Nous voici une fois encore en présence d’un néologisme anglo-saxon, qui a vu le jour dans les années 90 aux US et qui désigne l’art de raconter une ou des histoires pour vendre ou se vendre. Il s’agit d’une technique de communication pour capter l’attention du public, théorisée par Steve Denning dans le marketing et le management. En France, elle a consisté par exemple, pour promouvoir une eau minérale, à mettre en scène une gamine qui raconte en patois l’histoire de cette eau élaborée par le volcanisme. Que sappelorio...La mignonne doit aujourd’hui être mère de famille, mais gardera toujours la frimousse de ses dix ans, grâce à ce mémorable spot publicitaire. Le storytelling oppose l’émotion à la raison, la preuve par l’exemple à l’argument, donc l’action de persuader à celle d’argumenter. Mais ces storytellers du commerce et de la pub n’ont rien inventé, loin s’en faut, le storytelling existe dans sa démarche depuis l’Antiquité, les tribuns et les rhéteurs avaient déjà édicté des règles très strictes pour optimiser leurs discours et la captation de la bienveillance (captatio benevolentiae) par le biais d’une histoire, ou d’un cliché, n’était autre que le but de leur prise de parole ou de rédaction d’une harangue. Après eux les aèdes et les griots n’ont pas agi différemment. Les contes, les légendes, les mythes sont porteurs d’un message, et permettent de donner une vision du monde, une leçon de morale ou de philosophie de manière plus ludique. Jean de La Fontaine n’a pas procédé autrement dans ses Fables. Rien de nouveau sous le soleil, simplement des champs d’application de plus en plus vastes : la sociologie, le droit, l’économie, la psychologie, l’éducation et les neuro-sciences. Jusqu’à l’arrivée au pouvoir suprême de Ronald Reagan, les arguments, les statistiques et les programmes prévalaient dans le domaine de la politique, mais en 1985, au lieu de vanter les opportunités offertes aux citoyens américains, il raconte une histoire : « Il y a dix ans, une jeune fille a quitté le Viet-Nam avec sa famille pour venir aux Etats-Unis, ses parents ne parlaient pas un mot d’anglais…Dans quelque temps cette jeune fille sortira brillamment diplômée de l’académie militaire de West Point. Vous aimeriez rencontrer une héroïne américaine nommée Jean Nguyen… » Et la jeune fille se lève, ovationnée par la foule en délire. Reagan avait trouvé la clé pour ouvrir le cœur des électeurs républicains. Bill Clinton a continué sur cette lancée, et après lui George W. Bush qui a mis en scène sa propre vie, sauvé de l’alcoolisme par la religion, et bras armé du Bien contre le Mal dans sa lutte contre l’Islamisme radical. En France, il faudra attendre l’arrivée de Nicolas Sarkozy au ministère de l’Intérieur, puis la campagne présidentielle de 2007, pour voir appliquer ces méthodes. Les hommes politiques se comportent désormais comme des acteurs, ils vivent comme dans un film le récit de leur propre histoire mise en scène : le président s’installe à L’Elysée, le président divorce, le président retombe amoureux, le président se remarie, sont autant d’épisodes d’un feuilleton politique à rebondissements. Ségolène Royal a joué aussi du storytelling pendant la même période et au-delà avec son cursus de vie identique à celui du président. Dans la campagne présidentielle de 2012, les grands meetings ont donné à entendre des histoires orchestrées à coups d’images démagogiques en direction de publics acquis d’avance. La réalité politique ainsi mise en scène est reconstruite, montée à partir d’éléments mis en connexion, en un mot fictionnisée et beaucoup plus efficace que la vérité ordinaire, plate et méchante. Les enfants auront une vie meilleure que celles de leurs parents, vous gagnerez plus en travaillant plus, vous serez les acteurs de votre propre histoire, les riches paieront pour les pauvres etc. Les politiciens sont devenus des bonimenteurs rompus à l’exercice de l’invention d’apologues.

Publicités

Discussion

Pas encore de commentaire.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Découvrez mon dernier livre

Entrer votre adresse e-mail pour suivre ce blog et recevoir une notifcation des nouveaux articles

Mises à jour Twitter

%d blogueurs aiment cette page :