Illettrisme, Troubles obsessionnels de la communication

La langue des djeunes des cités

Communiquer avec 350 mots

Il existait déjà l’argot, ou langue verte, apanage des mauvais garçons de la pègre, agréablement exploité par les écrivains de polars, les dialoguistes comme Audiard, et pris comme thème du dictionnaire publié par Albert Simonin. Désormais en perte de vitesse, il est concurrencé par l’argot des cités, mélange de mots français revisités, de verlan et de mots étrangers issus des langues d’origine des groupes d’immigrés d’Afrique sub-saharienne, du Maghreb et des pays de l’Est de l’Europe. Ce dialecte est analysé par des chercheurs linguistes et sociologues qui essaient de comprendre ses structures et son fonctionnement. Et quelques bobos s’émerveillent devant ce nouveau matériau linguistique, dont ils intègrent quelques expressions dans leur propre langage, en détournant ainsi un moyen de communication spécifique d’un groupe social, cela donne l’air d’être dans le coup. Cette langue est plus que vivante, sans cesse en mouvement, en renouvellement, en phase avec l’évènementiel sans doute, comme cette insulte : espèce de sans-papiers, mais peut-être aussi pour échapper à la déperdition et au pillage par ceux qui sont hors les murs du ghetto. Chaque cité a des expressions qui lui sont propres, ainsi pour désigner les filles, on dira les meufs ou les darzouzes, les gadjis ou pire les cuisses, selon qu’on vit dans le 95, le 93 ou le 91, même s’il existe un tronc commun qui permet des échanges entre cités. C’est préférable en effet d’être entendu de l’intéressé quand on claironne : On va lui niquer sa race à c’bouffon, l’aut’bâtard, i m’a manqué d’respect. De temps à autre on remarque une bizarrerie, comme le sens de l’adjectif bad emprunté à l’anglais, mais qui bifurque à 360° pour signifier bon, chercherait-on à brouiller les pistes ? Voici encore quelques échantillons de métaphores pour se faire plaisir : une boîte de six désigne un fourgon de police, et dans l’ordre logique une boîte de vingt un car de CRS, on est moelleux quand on a la flemme, ou Alcatraz quand on est empêché de sortir par les parents. Essayons enfin de rédiger un petit texte que nous pourrons traduire ensuite en français traditionnel. Cette meuf, c’est d’la balle, j’la kiffe trop, elles sont trop mortelles ses Nike, comme elle a teuj la prof, celle qu’a les veuch tout chelous, un truc de ouf quoi, Jamel, zyva fais méfu sale chacal (et encore, j’ai respecté les accords grammaticaux !). Ce qui veut dire en clair à peu près ceci : Je ne suis pas insensible au charme de cette jeune personne, je l’apprécie même énormément, car elle est élégamment chaussée, et c’est avec un certain panache qu’elle a éconduit notre professeur, celle dont la coupe de cheveux est si surprenante, Jamel, ne sois pas si avare de ta cigarette et fais m’en profiter, mon ami.

Le problème est qu’un mortel lambda emploie environ 2500 mots pour s’exprimer alors que ces jeunes n’en connaissent que 350 à 400. Et cela entraîne nécessairement des conflits, parce qu’ils ne savent pas se faire comprendre, un procureur de Créteil a justement proféré des paroles dangereuses à l’égard de l’un d’entre eux qui comparaissait devant le tribunal pour avoir volé des CD dans un supermarché, « Arrêtez de grogner comme un animal », ce qui lui a valu un coup de boule et un nez cassé par le prévenu. Il est impossible par exemple d’écrire en marge de la copie de certains élèves « Vous manquez de pénétration » sous peine de représailles à caractère sexuel. Et essayez de leur faire comprendre que sous la plume de l’écrivain Jean Racine « superbe » signifie orgueilleuse, et que Phèdre n’est pas une « belle » femme, de même que le lion « formidable » de La Fontaine n’est pas spécialement sympa mais plutôt effrayant. Le linguiste Alain Bentolila considère que 12 à 15 % des jeunes parleraient exclusivement ce langage, ce qui constitue une véritable fracture sociale, pire peut-être que le manque de moyens intellectuels ou financiers. Aucune réussite scolaire n’est envisageable, fût-elle modeste, il est impossible de prétendre répondre à une offre d’emploi, encore moins de se présenter à un entretien d’embauche, en admettant que la lettre de candidature et le CV auraient été rédigés par un tiers. La vraie pauvreté est là, soyons-en convaincus. Et comment y remédier quand les assistants sociaux, les maîtres, les éducateurs se voient opposer des refus, sous le prétexte que bien parler est le fait des bourges, des greffiers, des intellos, en un mot des nazes. Bien parler c’est être traître à sa bande et à la cité, et on ne peut pas être respecté par ses pairs. C’est la quadrature du cercle.

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