Incidence de la communication moderne sur notre langage, Troubles obsessionnels de la communication

Le langage paradoxal de la presse

Du sensationnel au médiatiquement correct

Le langage médiatique présente des spécificités vraiment intéressantes et qui relèvent pour la plupart du paradoxe. Pour commencer, évoquons un phénomène nouveau, celui du bégaiement, endémie langagière, qui s’est répandue depuis deux années environ dans la sphère journalistique, alors que les journalistes, chroniqueurs et animateurs sont plutôt censés manier la parole avec aisance. Serait-ce sous l’influence de la musique répétitive ? Voudrait-on nous faire croire qu’une certaine hésitation dans le débit de mots traduise une réflexion profonde, qu’on ne s’y prendrait pas autrement. Bref, cela fait bien dans le décor, de buter sur les sons, de redoubler les débuts de phrases, alors que les vrais bègues mettent tout en œuvre pour donner de la fluidité à leur élocution, et que le film Le Discours d’un roi, a mis en lumière les énormes difficultés du roi Georges VI à expulser une syllabe devant un auditoire. Cela passera comme tous les phénomènes de mode, soyons-en certains.

Seconde spécificité, une savante combinaison entre le besoin de faire du sensationnel et en même temps d’enjoliver la réalité jusqu’à la travestir. Il faut piéger l’attention de l’auditeur ou du lecteur en usant de néologismes, d’impropriétés ou de figures d’opposition comme s‘aplaventrir, tutoyer la mort, la cigarette recrute de plus en plus chez les jeunes, ou la France qui se lève tôt n’a pas l’intention de se coucher devant le gouvernement. Aussi, pour vendre des journaux ou obtenir des records d’audimat, il est nécessaire de grossir les faits, et d’user d’hyperboles, d’où le goût immodéré pour des adjectifs comme magique, exceptionnel, délirant ou le must jubilatoire, qu’on entend à tout propos. Si une panne est survenue sur une ligne de la SNCF, l’article va évoquer les naufragés du rail, ou dans le domaine du tennis, à propos de l’élimination de Federer en finale de Roland Garros, on lira qu’il a subi la loi de Raphaël Nadal. Un film ne peut être que nullissime ou sublimissime, une partition de blues quasi tribale (propos énoncés à Télématin sur France 2 ) et la musique de Ludovico Einaudi est lunaire et s’inscrit dans une esthétique cosmique, d’après Radio Classique. On parle aussi d’offres promotionnelles qui vous font halluciner. Si nous relisons les journaux de 2005 au moment des émeutes de banlieue, les titres sont significatifs et ont produit un certain effet à l’étranger, la France Brûle, la France s’embrase, la Banlieue Explose, Nuit de violence en banlieue, et de donner le nombre impressionnant de véhicules calcinés et celui des voyous arrêtés, un peu moins renversant. Au rayon des faits divers d’envergure, les médias américains, qui ne font pas dans la dentelle, se sont déchaînés en mai 2011 au sujet du Great Seducer ou FMI’s Casanova, et ont publié des titres ravageurs comme Sex crime arrest, et The Perv. Le poids des mots et le choc des photos, slogan de Paris-Match, se vérifie une fois de plus par la progression spectaculaire des ventes de journaux et de magazines.

En contrepoids à cette débauche d’hyperboles, on observe un travestissement de la réalité, afin de la rendre plus lisse et plus acceptable. On peut comprendre que certains groupes dans la société en aient assez d’être regardés de travers et cela part d’un bon sentiment en quelque sorte de leur manifester un minimum de respect, c’est le cas des infirmes et des malades. C’est ainsi que les aveugles sont devenus des mal voyants ou des personnes à déficience visuelle, les sourds des mal entendants ou des personnes à déficience auditive, les handicapés moteurs sont des personnes à mobilité réduite et les enfants autistes ou trisomiques des enfants différents, ou enfin les gens laids des personnes au physique difficile. Rappelons-nous la réplique de Pierre dans Le Père Noël est une ordure : Thérèse n’est pas moche... Jusqu’ici tout va bien, mais l’euphémisation a été poussée  plus avant, les Vieux sont passés du statut de personnes âgées à celui d’aînés, et plus récemment encore de seniors, les femmes de ménage ont gagné le grade de techniciennes de surface , les caissières celui d’hôtesses de caisse, les chômeurs sont avant tout des chercheurs d’emploi, et les pauvres entrent dans les catégories défavorisées ou gens de condition modeste. Admettons encore. Malheureusement on va trop loin, maintenant on ne fait plus grève, on déclenche un mouvement social, on ne délocalise plus, on procède à une restructuration de l’entreprise, au lieu de licencier, on procède à un plan social, et les immigrés, qui sont des gens issus de l’immigration, font partie des minorités visibles. On préfère annoncer une politique responsable pour éviter de parler de plan de rigueur, qui signifie en clair qu’il va falloir se serrer la ceinture. J’ai entendu récemment aussi un élu évoquer la vidéotranquillité, pour désigner la vidéosurveillance installée dans les villes. De même, la presse déplore la disparition des portables, c’est moins violent que les vols à l’arraché, et lorsque les chroniqueurs judiciaires annoncent qu’un prévenu risque d’écoper de 20 ans de prison, chacun comprend qu’il s’agit grammaticalement parlant d’un irréel et ramène à 5 années sonnantes et trébuchantes la durée probable de la peine encourue. Enfin, à chaque fois qu’un délinquant est arrêté, on peut lire qu’il vient d’une famille bien tranquille et sans histoires, mais qu’il avait toutefois déjà eu affaire à la police. 

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Discussion

Une réflexion sur “Le langage paradoxal de la presse

  1. Un passage très intéressant qui remet l’accent sur les défauts actuels de nos intellectuels qui croient détenir la vérité et parlent au nom de tout le monde : la négation de l’évidence , le politiquement correct et les interdictions de toute sorte .Quand je parle de la négation de l’évidence c’est le fait de ne plus prononcer certains mots qui sont devenus tabou par exemple arabe , noir . l’utilisation de ces mots fait de vous un xénophobe , un raciste .Le politiquement correct conduit à n’employer que des euphémismes au lieu d’appeler un chat un chat . On m’a toujours enseigné qu’il faut bien articuler alors que de plus en plus nos journalistes vedettes ne font que bafouiller .
    Chère collègue et amie merci pour ton approche lucide du problème .

    Publié par de SOUZA Emmanuel | 22 janvier 2012, 17 h 22 min

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